Environ 1 000 photographies d’Iran retirées d’un coup par la plus grande agence de presse néerlandaise, début mars. Motif : des manipulations par intelligence artificielle. Le temps que l’alerte remonte, Der Spiegel, Deutsche Welle, RTL et une dizaine d’autres rédactions européennes avaient publié ces images comme authentiques.
De Téhéran aux rédactions européennes, une chaîne de confiance
Le circuit est simple, et c’est ce qui le rend redoutable. Une agence iranienne peu connue, SalamPix, fournit ses clichés à Abaca Press, agence photographique française dirigée par Jean-Michel Psaila. Abaca les redistribue aux grandes agences photographiques européennes : dpa Picture Alliance et Imago Images en Allemagne, ANP aux Pays-Bas, ddp pour le reste du continent.
Les rédactions piochent dans ces bases au fil de l’actualité. Les images arrivent créditées, sourcées, accompagnées de légendes détaillées. Un porte-avions iranien vu du ciel. Une explosion à Téhéran. Le guide suprême Mojtaba Khamenei aux côtés de son père Ali. Des manifestants face aux forces de sécurité. Tout avait l’air vrai.
Der Spiegel a listé les médias touchés en Allemagne : Die Zeit, Süddeutsche Zeitung, WDR, Stern, Deutschlandfunk, Deutsche Welle, Die Welt, la taz et le B.Z. La quasi-totalité de la presse de premier plan du pays. Aux Pays-Bas, RTL Nieuws a admis avoir publié trois de ces photos dans son live blog sur la guerre au Moyen-Orient. La NRC, autre quotidien de référence, a confirmé qu’elle n’avait pas publié d’images SalamPix, mais uniquement parce que sa rédaction appliquait déjà des contrôles renforcés sur le matériel en provenance d’Iran.
L’outil Flux 2 retrouvé dans les métadonnées
Der Spiegel a mandaté Neuramancer, une entreprise allemande spécialisée en forensique numérique, pour analyser cinq images suspectes. Le verdict, remis mercredi, est accablant.
Sur l’image d’un porte-avions iranien vu du ciel, les ombres ne correspondent pas à la position du soleil. Sur une scène d’explosion à Téhéran, les métadonnées du fichier contiennent des traces de Flux 2, un outil de génération d’images par IA. Un portrait de Khamenei père et fils est jugé « généré par IA avec une haute probabilité ». Même verdict pour la photo d’un bâtiment d’ambassade au Niger.
Les indices visibles à l’œil nu existent aussi. Deutsche Welle a disséqué une photo de rue prétendument prise après un impact de missile à Téhéran. Les inscriptions sur les murs et les voitures ressemblent à de l’écriture, mais ne correspondent ni au farsi ni à l’arabe. Du pseudo-texte sans signification, un défaut récurrent des générateurs d’images. Les fenêtres d’un bâtiment bombent comme des bulles de savon. Un bus au coin de la rue n’appartient à aucun modèle existant.
Sur un autre cliché censé montrer un membre des forces de sécurité tirant sur des manifestants en janvier 2026, l’homme présente deux chaussures de formes et de tailles différentes. Sa main droite semble amputée d’un morceau entre le pouce et l’index. Son ombre au sol ne correspond pas à la posture de son corps.
140 000 images par jour, zéro filtre
DW reçoit en moyenne 140 000 images quotidiennes de ses fournisseurs depuis le début de l’année 2026, selon son rédacteur en chef Mathias Stamm. L’ANP en traite 60 000 par jour, d’après les chiffres communiqués par Freek Staps, patron de l’agence néerlandaise. À ces cadences, la vérification manuelle systématique relève de la fiction.
En Allemagne, le « privilège d’agence » autorise les rédactions à se fier au matériel livré par leurs agences partenaires sans le revérifier de manière systématique. Ce principe juridique repose sur un postulat : les agences contrôlent en amont. Quand la source contamine l’agence, toute la chaîne s’effondre.
Staps reconnaît le problème avec une franchise rare dans une interview accordée à RTL Nieuws : « La vraie réponse, c’est que nous continuerons à faire des erreurs. Le spectateur doit pouvoir compter sur le fait que nous les corrigeons vite et largement. » L’ANP emploie deux experts en forensique photo qui interviennent sur les cas douteux. Aucun outil automatisé ne tourne en arrière-plan. « Il n’existe pas aujourd’hui de bonne IA qui puisse détecter cela dans de telles quantités », confirme l’agence.
Abaca Press a d’abord invoqué les conditions de travail en zone de guerre : des photographes qui opèrent avec leur téléphone, une qualité d’image forcément moindre. L’ANP a qualifié cette défense de « réaction fascinante ». Dans un courriel ultérieur adressé au Spiegel, Psaila a fini par admettre que SalamPix avait « travaillé de façon peu propre ».
Plus troublant encore : un photographe iranien travaillant pour SalamPix a avoué avoir injecté dans le circuit des images provenant d’une plateforme des Gardiens de la Révolution, sans les identifier comme telles. Les Gardiens, bras armé du régime iranien, disposent de leur propre appareil de propagande. Le photographe a assuré n’avoir « rien à voir avec l’IA » et a dit regretter les problèmes causés. Toutes les tentatives de contact direct avec SalamPix sont restées sans réponse, rapporte Der Spiegel.
« Kill notices » et questions ouvertes
Le ménage s’accélère depuis la révélation. dpa Picture Alliance a masqué toutes les images SalamPix de ses bases de données. Imago Images a bloqué le fournisseur pour non-respect de ses standards. ddp a envoyé une « kill notice » à l’ensemble de ses clients pour empêcher toute réutilisation. L’ANP a retiré les 1 000 clichés. DW, Der Spiegel et RTL ont corrigé leurs articles et publié des notes de transparence expliquant quelles images avaient été retirées et pourquoi.
L’incident n’est pas le premier du genre. En août 2023, le journal télévisé de la NOS, chaîne publique néerlandaise, avait diffusé une photo de manchots en Antarctique fabriquée par IA, un épisode que la rédactrice en chef adjointe Wilma Haan avait qualifié de « routine mal exécutée ». Avec la guerre en Iran, l’enjeu a changé d’échelle : les images truquées ne servent plus à illustrer la faune polaire, mais à fabriquer des preuves de bombardements, de répressions et de déploiements militaires.
Mathias Stamm, de DW, résume la ligne adoptée : « Si nous faisons une erreur, nous la reconnaissons et restons transparents. » Mais la transparence a posteriori ne protège pas de la manipulation a priori. Qui a commandé ces images, dans quel but, et combien d’autres circulent encore dans les bases de données européennes : Der Spiegel a lancé une enquête de fond sur SalamPix. L’ANP, de son côté, a annoncé un renforcement immédiat de ses protocoles de vérification pour le matériel provenant de zones de conflit.