1 140 soldats russes tués ou blessés chaque jour de mars. En trente et un jours, l’armée ukrainienne a confirmé 35 351 pertes ennemies, un record mensuel depuis le début de l’invasion en 2022. La nouveauté qui change tout : 96 % de ces pertes ont été causées par des drones, et non par l’artillerie.

Des chiffres que Moscou ne peut plus ignorer

Les données viennent d’Oleksandr Syrskii, commandant en chef des forces armées ukrainiennes. En mars, ses équipes ont frappé 151 207 cibles distinctes à l’aide de drones, soit une hausse de 50 % par rapport à février. Chaque frappe est documentée par des images, a précisé le ministre de la Défense Mykhailo Fedorov : « Ce sont des pertes clairement confirmées, nous avons des images vidéo de chaque attaque. » Ce niveau de traçabilité dépasse ce que les conflits modernes ont habituellement produit.

Les 35 351 pertes de mars dépassent le précédent record mensuel, établi en décembre 2025. Sur l’ensemble du premier trimestre 2026, le total s’élève à plus de 90 000 soldats russes mis hors de combat, alors que Moscou n’a enrôlé que 80 000 recrues sur la même période. La Russie perd plus vite qu’elle ne recrute.

Le drone a supplanté l’artillerie

Pendant trois ans, les obus ont pesé lourd dans les bilans des deux camps. Les canons tractaient l’essentiel du travail offensif. Mars 2026 marque un changement de nature : 96 % des pertes russes confirmées viennent désormais de frappes de drones. L’artillerie, les petites armes et les mines se partagent les 4 % restants.

La raison tient à la cadence industrielle ukrainienne. Kiev produit maintenant assez d’appareils pour dépasser 11 000 sorties de drones par jour. En mars, ses intercepteurs ont détruit 33 000 appareils russes de différents types, deux fois plus que le mois précédent. Et pour la première fois depuis le début du conflit, l’Ukraine a lancé davantage de drones à longue portée que la Russie sur un mois entier : plus de 7 300 appareils ont frappé des raffineries, des dépôts de munitions et des installations militaires à l’intérieur du territoire russe, selon le décompte de l’OSINT ukrainien cité par Al Jazeera.

Sur le front, le rapport de force en drones de première personne (ces appareils suicides pilotés par caméra embarquée) a basculé en faveur de l’Ukraine : 1,3 drone ukrainien pour 1 drone russe. Il y a un an, la Russie avait l’avantage dans cette catégorie.

Moins de terrain, beaucoup plus de morts

Cette pression se lit directement sur la carte. La Russie progressait encore à 14,9 km² par jour fin 2024. En 2026, elle plafonne à 5,5 km² quotidiens. Le Centre for Strategic and International Studies de Washington a calculé le coût humain par kilomètre carré capturé : 316 pertes russes pour chaque km² pris au premier trimestre 2026, contre 120 l’année précédente. Des avancées mesurées en dizaines de mètres par endroit : 70 mètres quotidiens à Pokrovsk, 15 mètres à Chasiv Yar. Des rythmes inférieurs aux plus sanglantes batailles de position de 1916.

En quatre ans de guerre, la Russie a perdu entre 275 000 et 325 000 soldats au combat, pour un total cumulé de 1,2 million de pertes (tués, blessés, prisonniers, disparus), selon les estimations du CSIS. L’institution américaine le souligne : aucune puissance mondiale n’avait subi de telles pertes dans un seul conflit depuis la Seconde Guerre mondiale. À titre de comparaison, les États-Unis ont perdu 4 432 soldats en Irak et 2 465 en Afghanistan sur l’ensemble de ces deux guerres.

Un recrutement en déficit structurel

Moscou s’était fixé un objectif de 409 000 contrats signés en 2026, soit environ 1 120 recrues par jour. En réalité, le premier trimestre n’a produit que 940 engagements quotidiens. Le déficit projeté pour l’année dépasse 65 000 soldats. Zelenskyy l’a formulé lors d’une prise de parole à Kiev : « Ils pensent que si nous reculons, ils n’auront pas à perdre des centaines de milliers d’hommes. »

Pour compenser, la Russie multiplie les primes d’engagement dans les régions éloignées, maintient sous les drapeaux des soldats dont les contrats ont expiré, et sollicite des contingents étrangers dont les effectifs restent difficiles à évaluer de façon indépendante. Ces pratiques ont été documentées par plusieurs organisations de défense des droits humains. Moscou ne les conteste pas officiellement.

96 % de drones : ce que ça change pour la suite

Ce chiffre de 96 % ne dit pas seulement que les drones tuent davantage. Il dit que la production industrielle d’un camp compense désormais la masse humaine de l’autre. L’Ukraine, avec une population de 36 millions d’habitants, ne peut pas rivaliser homme pour homme avec la Russie et ses 144 millions de citoyens. Elle mise depuis deux ans sur la quantité et la qualité de ses appareils volants.

Le pari semble porter ses premiers résultats mesurables en mars. Mais ce résultat suppose une chaîne d’approvisionnement en composants électroniques qui reste sous pression, avec des fournisseurs d’Europe, de Corée du Sud et d’autres pays alliés dont les livraisons fluctuent selon les contextes diplomatiques.

Al Jazeera, qui a consulté les chiffres ukrainiens officiels ce 10 avril, note que ces données ne sont pas vérifiables de façon totalement indépendante, puisque la Russie ne publie aucune statistique comparable depuis 2022. Les instituts de défense occidentaux les considèrent toutefois comme globalement plausibles, avec une marge d’incertitude estimée à 10 à 15 %.

Le prochain bilan tombe en mai

La prochaine évaluation mensuelle, pour avril 2026, sera rendue publique en début mai. Elle dira si la production de drones ukrainiens continue de creuser l’écart, ou si la Russie a trouvé comment accélérer ses propres chaînes de fabrication. À Moscou, plusieurs usines de drones ont été signalées en expansion depuis le début de l’année. La course industrielle qui se joue en coulisses pourrait décider, plus que n’importe quelle offensive terrestre, de l’issue du conflit.