Le 3 avril, sur les berges de la rivière de Siem Reap, un voile est tombé sur une sculpture de bronze représentant un rongeur. Pas n’importe lequel. Magawa, rat géant de Gambie de 1,2 kg, a reniflé et identifié 71 mines antipersonnel et 38 munitions non explosées en cinq ans de carrière. Le Cambodge vient de lui offrir ce qu’aucun animal n’avait obtenu dans le pays : un monument.
Un museau plus fiable qu’un détecteur de métaux
Magawa est né en novembre 2013 à l’université de Sokoine, en Tanzanie, dans les locaux de l’ONG belge APOPO. Le principe de son entraînement tient en une phrase : apprendre au rat à repérer l’odeur du TNT, puis à gratter le sol pour signaler la trouvaille. Là où un détecteur de métaux sonne à chaque clou rouillé ou éclat de ferraille, le museau de Magawa filtre les fausses alertes. L’animal ne réagit qu’à l’explosif.
Son poids joue aussi. Trop léger pour déclencher les détonateurs à pression, il arpente les champs minés sans risquer de sauter. Et il va vite : un terrain de tennis en trente minutes, contre quatre jours pour un opérateur humain équipé d’un détecteur classique, selon les données d’APOPO. Déployé à Siem Reap en 2016, Magawa a libéré 22,5 hectares de terres cambodgiennes en cinq ans. L’ONG l’a qualifié de « rat le plus performant de son histoire ».
En septembre 2020, la fondation britannique PDSA (People’s Dispensary for Sick Animals) lui a décerné sa médaille d’or, la plus haute distinction civile accordée à un animal. Magawa est le premier rat à la recevoir. Avant lui, seuls des chiens avaient été honorés. Retraité en juin 2021 après avoir formé vingt jeunes recrues sur le terrain, il a passé ses derniers mois à grignoter des bananes et des cacahuètes dans l’enceinte du centre APOPO, avant de mourir en janvier 2022, à l’âge de huit ans.
Quatre à six millions d’engins enfouis sous les rizières
Pour comprendre ce que représente une statue de rat au Cambodge, il faut revenir trente ans en arrière. Trois décennies de guerre civile, dont le régime des Khmers rouges, ont laissé dans le sol entre quatre et six millions de mines et munitions non explosées, selon les estimations du Centre cambodgien de lutte antimines (CMAC). Le pays figure parmi les plus contaminés de la planète.
Depuis 1979, les explosions ont tué 19 834 personnes et blessé 45 252 autres, d’après les chiffres de l’Autorité cambodgienne de lutte antimines (CMAA). Les victimes sont des paysans qui labourent, des enfants qui jouent, des éleveurs qui mènent leur bétail. La contamination ne touche pas des zones de combat oubliées. Elle s’étend sous des rizières cultivées, des cours d’école, des chemins de terre empruntés chaque jour. Dans certaines provinces frontalières, les villageois tracent encore leurs itinéraires en fonction des zones déminées.
Lors de l’inauguration de la statue, Ly Thuch, premier vice-président de la CMAA, a résumé la situation d’une formule directe : « Pendant des années, des millions de Cambodgiens ont vécu dans la peur, incertains du sol sous leurs pieds. » La sculpture, a-t-il ajouté, « porte bien plus qu’une forme, elle porte un message ».
De 4 320 victimes par an à 49 : la lente reconquête du sol
Les chiffres racontent une amélioration spectaculaire, mais trompeuse si on s’arrête là. En 1996, le Cambodge comptait 4 320 victimes de mines et munitions en un an. En 2024, ce nombre est tombé à 49. La baisse dépasse 98 %. Elle reflète des milliers d’heures de déminage mécanique, manuel et animal, financées par des dizaines de gouvernements et d’ONG.
Le CMAC a déminé plus de 3 024 km² de terrain depuis 1992 et détruit quatre millions d’engins explosifs, selon ses propres bilans. Ces opérations ont rendu la terre à douze millions de personnes. Le programme d’APOPO, à lui seul, a localisé et détruit 2 669 mines antipersonnel, 18 mines antichars, 2 441 munitions non explosées et 946 sous-munitions à fragmentation en dix ans de présence dans le pays.
Le problème, c’est ce qui reste. La CMAA estime que 2 098 km² de terres sont encore contaminés, dont 806 km² par des mines antipersonnel. Le Cambodge visait l’objectif « libre de mines » pour 2025. Il l’a repoussé à 2030. Les zones frontalières avec la Thaïlande, montagneuses et couvertes de végétation dense, ralentissent les équipes. Le relief complique le passage des machines lourdes. Les rats, eux, passent partout.
60 successeurs dans quatre provinces
Magawa est mort, mais le programme continue. APOPO déploie aujourd’hui plus de 60 rats démineurs dans quatre provinces cambodgiennes : Siem Reap, Preah Vihear, Battambang et Ratanakiri. En juillet 2024, vingt nouveaux animaux formés en Tanzanie sont venus renforcer les équipes sur le terrain. Chaque rat suit neuf mois d’entraînement avant d’être certifié opérationnel. Le taux de réussite à l’examen final avoisine 70 %, selon l’ONG.
La cérémonie du 3 avril à Siem Reap tombait la veille de la Journée internationale de la sensibilisation aux mines, célébrée chaque 4 avril. Le thème retenu par les Nations unies pour 2026, « Investir dans la paix, investir dans la lutte antimines », colle au discours de Ly Thuch. « Le déminage n’est pas une tâche technique, c’est le socle de la paix », a-t-il déclaré devant l’assemblée, rapporte le Phnom Penh Post.
Sur les berges de Siem Reap, la statue de Magawa regarde vers les champs. Le sol cambodgien cache encore des millions d’engins. La politique nationale antimines 2026-2030, en cours de rédaction par la CMAA, fixera les budgets et les priorités pour les cinq prochaines années. L’échéance est connue. Le financement, lui, reste à trouver.