Vous gagneriez un quart de plus. Votre logement serait plus grand, votre épargne plus solide, votre panier de courses moins lourd. C’est la conclusion brutale d’une étude qui vient de valoir à son auteur, un Français de 35 ans installé à Stanford, le prix du meilleur jeune économiste 2026.
Les océans que personne ne comptait
Depuis trois décennies, les économistes mesurent l’impact du changement climatique en comparant les températures locales d’un pays à sa croissance. William Nordhaus, prix Nobel 2018, avait estimé qu’un réchauffement de 3 °C coûterait environ 2,1 % du PIB mondial. Ce chiffre a longtemps servi de boussole aux décideurs. Adrien Bilal, ancien élève de Polytechnique passé par Princeton et Harvard, a voulu vérifier.
Avec son collègue Diego Känzig, professeur à Northwestern, il a changé la focale. Au lieu de comparer les pays entre eux, les deux chercheurs ont mesuré les fluctuations de la température planétaire sur 160 ans, de 1860 à 2019, en couvrant 43 pays. Puis ils ont élargi l’analyse à 173 pays sur six décennies. La différence tient en un mot : les océans. Ils couvrent 70 % de la surface terrestre et pilotent l’évaporation, les précipitations, la formation des vents. En les ignorant, les modèles précédents ne captaient qu’une fraction du problème.
Un degré, un quart de la richesse mondiale
Le résultat a secoué la communauté académique. Chaque degré Celsius de réchauffement planétaire supprime environ 26 % du PIB mondial sur le long terme. C’est six fois plus que ce que les modèles antérieurs suggéraient. Traduit en euros et en dollars, le coût social d’une tonne de CO₂ dépasse 1 200 dollars, là où les politiques publiques tablaient sur 50 à 200 dollars.
En pratique, cela signifie que le réchauffement accumulé depuis les années 1960 (environ 1,2 °C) a déjà amputé les revenus mondiaux de 20 à 25 %. Sécheresses, vagues de chaleur, ouragans, inondations, perturbations agricoles : ces phénomènes ne sont pas des accidents isolés. Ils s’additionnent, s’amplifient, et rongent la productivité année après année.
Un Français de 35 ans distingué par Le Monde
Le 30 mars, Le Monde et le Cercle des économistes ont remis à Adrien Bilal le prix du meilleur jeune économiste 2026. Le jury, qui avait reçu 56 candidatures pour cette 27e édition, a salué « la rigueur, l’originalité et l’impact international » de ses travaux. Avant lui, Thomas Piketty et Esther Duflo avaient reçu la même distinction.
Bilal ne s’est pas arrêté au diagnostic passé. Si les émissions poursuivent leur trajectoire actuelle et que la planète atteint +3 °C d’ici la fin du siècle, la perte grimperait à 53 % du PIB mondial. L’humanité produirait deux fois moins de richesses que dans un monde sans réchauffement. La perte de bien-être, qui intègre les effets sur la santé et les inégalités, dépasserait 30 %.
L’argument qui renverse la logique politique
Jusqu’ici, l’argument économique contre la décarbonation reposait sur un raisonnement familier : agir seul coûte cher et ne sert à rien si les voisins ne suivent pas. L’étude Bilal-Känzig renverse cette logique. Avec un coût du carbone supérieur à 1 200 dollars la tonne, la décarbonation unilatérale devient rentable pour n’importe quel grand pays, selon les conclusions du papier publié par le National Bureau of Economic Research. Les États-Unis, la Chine ou l’Union européenne y gagneraient en réduisant leurs émissions sans attendre un accord mondial.
C’est un basculement. Les accords de Paris fixaient un prix implicite du carbone bien en dessous de 100 dollars. Les marchés européens d’échange de quotas tournent autour de 60 à 80 euros la tonne. Si Bilal a raison, tous ces mécanismes sont calibrés dix à vingt fois trop bas.
Ce que les critiques objectent
L’étude n’a pas échappé à la controverse. Certains économistes estiment que l’approche par la température globale capte des chocs ponctuels (éruptions volcaniques, phénomènes El Niño) qui ne reflètent pas le réchauffement d’origine humaine à long terme. D’autres soulignent que les dommages varient considérablement selon les régions : un pays tropical et un pays scandinave ne subissent pas les mêmes effets. Le papier, d’abord publié comme document de travail du NBER en mai 2024, a été révisé en janvier 2026 et continue d’alimenter les débats dans les revues spécialisées.
Bilal répond que la force de son modèle réside dans cette vision d’ensemble. Les températures océaniques « déterminent les régimes d’évaporation, de précipitations et de formation des vents », rappelle-t-il. Mesurer le problème pays par pays, c’est regarder un puzzle en ne comptant que les pièces de bordure.
La facture ne s’arrête pas au thermomètre
Le One Health Summit, qui se tient à Lyon du 5 au 7 avril dans le cadre de la présidence française du G7, illustre l’urgence. Le lien entre santé humaine, santé animale et état des écosystèmes n’a jamais été aussi documenté. L’OMS consacre la Journée mondiale de la santé, le 7 avril, au thème « Unissons-nous pour la santé, soutenons la science ». L’étude de Stanford en est le versant économique : ce que le thermomètre prend aux corps, il le prend aussi aux économies.
Le Parlement européen examine en mai un nouveau paquet législatif sur les objectifs climatiques pour 2035. Si les chiffres de Bilal et Känzig se confirment, le coût de l’inaction dépasse celui de la transition. Et de loin.