Chaque ministère français a jusqu’à l’automne 2026 pour présenter son plan de sortie de Windows. La direction interministérielle du numérique (DINUM) a donné le signal le 8 avril en annonçant qu’elle migrait ses propres postes de travail vers Linux. Ce n’est plus un projet pilote : c’est un ultimatum.

La DINUM montre l’exemple, les ministères doivent suivre

Lors d’un séminaire interministériel organisé à Matignon, la DINUM, l’ANSSI, la direction générale des entreprises et la direction des achats de l’État ont présenté une feuille de route commune. Objectif : réduire la dépendance de l’administration française aux logiciels extra-européens, à commencer par les systèmes d’exploitation. Concrètement, la DINUM abandonne Windows sur ses 250 postes de travail pour passer à un système Linux.

Chaque ministère et opérateur public devra soumettre avant l’automne un plan couvrant huit catégories de dépendances : postes de travail, outils collaboratifs, antivirus, intelligence artificielle, bases de données, virtualisation, cloud, et équipements réseau. « La souveraineté numérique n’est pas une option, c’est une nécessité stratégique », a déclaré Anne Le Hénanff, ministre déléguée à l’IA et au numérique, selon le communiqué officiel publié sur numerique.gouv.fr.

2,5 millions de fonctionnaires dans le viseur

La portée dépasse le seul système d’exploitation. Dès janvier 2026, un décret impose le remplacement de Microsoft Teams et Zoom par Visio, la plateforme de visioconférence développée par l’État, pour l’ensemble des 2,5 millions d’agents de la fonction publique d’ici 2027. La messagerie chiffrée Tchap, déjà adoptée par plus de 600 000 fonctionnaires, fait office de substitut à Slack et WhatsApp dans les échanges professionnels.

Côté santé, la Caisse nationale d’assurance maladie a annoncé lors du même séminaire la migration de ses 80 000 agents vers une suite entièrement française : Tchap pour la messagerie, Visio pour les réunions, FranceTransfert pour l’échange sécurisé de documents. La plateforme nationale des données de santé, elle, doit quitter son hébergement actuel pour un cloud de confiance européen avant fin 2026.

La Gendarmerie, pionnière discrète depuis 20 ans

Pour ceux qui doutent de la faisabilité, un précédent existe en France depuis deux décennies. La Gendarmerie nationale a commencé à migrer vers le logiciel libre en 2005, d’abord avec OpenOffice, puis avec Firefox et Thunderbird. En 2008, elle a lancé GendBuntu, une distribution Ubuntu adaptée à ses besoins. Résultat en juin 2024 : 103 164 postes fonctionnent sous Linux, soit 97 % de son parc informatique.

Les chiffres financiers parlent d’eux-mêmes. La Gendarmerie économise environ 2 millions d’euros par an en licences logicielles et a réduit de 40 % le coût total de possession de ses postes de travail, selon les données rapportées par The Next Web. « La migration de 70 000 postes sous Linux est pour nous un non-événement », déclarait un responsable de la Gendarmerie au magazine CIO Online, résumant vingt ans de transition réussie.

L’Allemagne trace la même route

La France n’est pas seule sur ce chemin. Le Land allemand du Schleswig-Holstein a entamé sa propre migration vers Linux et LibreOffice. Début 2026, 80 % des 30 000 postes de travail de l’administration régionale avaient basculé, rapporte The Next Web. L’opération permettrait d’économiser 15 millions d’euros en licences Microsoft. À une échelle plus vaste, le marché européen du cloud souverain devrait atteindre 23 milliards d’euros d’ici 2027, signe que la dynamique ne se limite pas à quelques initiatives isolées.

Le contexte géopolitique accélère le mouvement. Les tensions commerciales avec les États-Unis, intensifiées par les politiques tarifaires de l’administration Trump depuis avril 2025, ont poussé plusieurs gouvernements européens à reconsidérer leur dépendance technologique. « On ne peut plus accepter que nos données, notre infrastructure et nos décisions stratégiques dépendent de solutions que l’on ne contrôle pas », a résumé David Amiel, ministre de l’Action publique et des Comptes, lors du séminaire.

Le vrai défi commence maintenant

Migrer 250 postes à la DINUM, c’est un symbole. Migrer des centaines de milliers de postes dans des ministères qui utilisent des logiciels métiers conçus pour Windows, c’est une autre affaire. Défense, santé, finances : certains secteurs dépendent d’applications spécialisées qui n’existent pas sous Linux. La compatibilité des formats de documents, la formation des agents et la résistance au changement figurent parmi les obstacles les plus cités par les experts du secteur.

La DINUM n’a d’ailleurs pas imposé de distribution Linux précise, laissant chaque ministère choisir la solution la mieux adaptée à ses besoins. Cette souplesse peut s’avérer un atout (chacun adapte à son rythme) ou un piège (fragmentation, incompatibilités entre services). Le précédent de la Gendarmerie, qui a mis près de dix ans à couvrir 97 % de son parc, suggère que la patience sera aussi nécessaire que la volonté politique.

Un autre chiffre résume l’ampleur du chantier : les fournisseurs de cloud américains détiennent encore 85 % du marché européen. Remplacer un système d’exploitation est une chose, se passer de l’écosystème qui va avec (Azure, Google Workspace, AWS) en est une autre.

Prochaine étape : juin 2026

Les premières « Rencontres industrielles du numérique », prévues en juin 2026, réuniront acteurs publics et privés pour formaliser des coalitions de soutien à la transition. D’ici là, chaque ministère doit auditer ses dépendances et chiffrer le coût de sa migration. Si l’automne arrive sans plans concrets, la question ne sera plus de savoir si la France peut se passer de Windows, mais pourquoi elle a attendu si longtemps pour essayer.