Gazole à 1,80 euro, SP95 qui flirte avec les 2 euros, files d’attente dans les stations-service. En cinq jours, le prix des carburants a grimpé de près de 10 centimes en France. Derrière cette envolée, un seul déclencheur : la paralysie du détroit d’Ormuz, verrou stratégique du commerce pétrolier mondial, depuis le début des opérations militaires au Moyen-Orient.

Le baril de Brent bondit de 15 % en moins d’une semaine

Mercredi 4 mars, le baril de Brent s’échangeait autour de 80 dollars, en progression de 15 % sur cinq séances. La mécanique est simple et brutale : contrairement au gaz, dont les contrats sont négociés à l’avance, les produits pétroliers répercutent les variations du brut quasiment en temps réel, rappelle Michel Fayad, spécialiste des marchés des hydrocarbures, interrogé par 20 Minutes.

Le détroit d’Ormuz concentre à lui seul un cinquième du transit mondial de pétrole. Sa fermeture partielle suffit à faire basculer l’équilibre entre offre et demande. Le scénario le plus redouté par les analystes : une attaque des Houthis du Yémen contre des installations pétrolières d’Arabie saoudite, deuxième producteur mondial. Michel Fayad prévient que le baril pourrait alors atteindre 200 dollars, selon 20 Minutes.

La France présente une vulnérabilité particulière. Ses raffineries sont calibrées pour traiter du brut de type saoudien, irakien, russe ou iranien, rappelle le même expert. Remplacer ces approvisionnements par du pétrole américain ou africain ne se fait pas en un claquement de doigts : les installations nécessitent des ajustements techniques coûteux et longs.

Ruée dans les stations : le gouvernement appelle au calme

Des files d’attente se sont formées dans plusieurs stations-service mardi et mercredi, rapporte France Info. Des automobilistes remplissent leurs réservoirs et constituent des réserves par crainte d’une pénurie. Le ministre de l’Économie, Roland Lescure, a tenté de calmer le jeu mercredi matin sur France Info : « Il n’y a aucun risque d’approvisionnement. Dans plus de 97 % du territoire, on est dans une situation normale où on a de l’essence partout. »

Les chiffres lui donnent raison, du moins à court terme. Le pétrole brut importé du Moyen-Orient ne représente que 12 % des approvisionnements français, selon les données de l’INSEE. Les réserves stratégiques du pays couvrent environ trois mois de consommation, précise Francis Pousse, président de la branche stations-service du syndicat Mobilians, cité par France Info.

Nicolas Goldberg, expert énergie chez Colombus Consulting et Terra Nova, met en perspective : le surcoût pour un automobiliste pourrait atteindre 10 euros par plein, « voire plus », confie-t-il à France Info. Pour contenir d’éventuels abus, Roland Lescure a saisi la DGCCRF (répression des fraudes) afin de multiplier les contrôles sur les marges des distributeurs. « Je ne tolérerai pas qu’on ait des hausses de prix à la pompe qui aillent au-delà de ce que la hausse du pétrole justifie », a martelé le ministre.

Gaz, engrais, livraisons : l’onde de choc dépasse la pompe

Les carburants ne sont que la partie visible de l’iceberg. L’indice de référence du gaz européen a bondi de 65 % depuis le début du conflit, atteignant 65 euros le mégawattheure, un niveau plus vu depuis janvier 2023, rapporte BFM TV. Un cinquième du gaz naturel liquéfié mondial transite lui aussi par le détroit d’Ormuz.

Pour les ménages, l’impact reste limité à court terme. Seuls les foyers bénéficiant de tarifs indexés, révisés mensuellement selon les cours du marché, verront leur facture gonfler. Les abonnés à des tarifs fixes sont protégés jusqu’à l’échéance de leur contrat. Mais Nicolas Goldberg prévient dans France Info : avec des réserves de gaz assez basses en fin d’hiver, « nous pourrions assister à un effet sur les prix l’hiver prochain ».

L’agriculture prend le choc de plein fouet. Environ un tiers des engrais mondiaux transitent par le détroit d’Ormuz, selon le cabinet d’analyse Kpler cité par l’AFP. Les prix de la solution azotée ont grimpé de 15 % en quelques jours, atteignant 410 euros la tonne, rapporte La Nouvelle République, citant Olivier Hardouin, céréalier et président de la FNSEA du Loir-et-Cher.

2022 ou 2026 : le même scénario peut-il se répéter ?

La comparaison avec la crise énergétique provoquée par la guerre en Ukraine revient dans toutes les analyses. Philip Lane, chef économiste de la Banque centrale européenne, a prévenu dans le Financial Times qu’un conflit prolongé pourrait entraîner une forte poussée de l’inflation dans la zone euro. Anne-Sophie Alsif, professeure d’économie à la Sorbonne, tempère auprès de France Info : l’inflation pourrait atteindre 2 % en France, contre 1 % sur un an en février, « mais pas 5 ou 6 % » comme début 2023.

La différence majeure avec 2022 : la dépendance européenne au gaz russe a été réduite depuis trois ans. Les terminaux de gaz naturel liquéfié se sont multipliés sur les côtes atlantiques et méditerranéennes. La France dispose aussi d’un parc nucléaire qui couvre l’essentiel de sa production électrique, un amortisseur absent chez ses voisins allemands ou italiens.

Pendant ce temps, les pétroliers encaissent. Les cours de BP ont progressé de 2,7 %, ceux de Shell de 1,6 % et ceux d’Esso de 13 % mercredi, relève 20 Minutes. Michel Fayad pointe un mécanisme classique : raffineurs et distributeurs « tardent ensuite à redescendre les prix pour profiter de leur marge et constituer des réserves d’argent ». La hausse se répercute vite, la baisse prend son temps.

Les prochaines semaines sous haute surveillance

Le gouvernement surveille deux indicateurs de près : l’évolution du conflit autour du détroit d’Ormuz et le comportement des automobilistes aux pompes. Une panique prolongée pourrait créer des pénuries artificielles, indépendamment des stocks disponibles. La DGCCRF doit publier ses premiers résultats de contrôle dans les jours qui viennent. Si le conflit s’enlise, la question d’un bouclier tarifaire sur les carburants, déjà expérimenté en 2022, reviendra sur la table du Conseil des ministres.