11 000 astéroïdes inconnus repérés en six semaines. L’observatoire Vera C. Rubin, perché à 2 663 mètres d’altitude sur le Cerro Pachón au Chili, vient de livrer sa première moisson au Centre des planètes mineures de l’Union astronomique internationale. C’est le plus gros lot de découvertes soumis en un seul envoi sur l’année écoulée, selon l’université de Washington qui pilote le volet scientifique du projet. L’observatoire porte le nom de Vera Rubin, l’astronome américaine dont les travaux sur la rotation des galaxies ont fourni la preuve la plus solide de l’existence de la matière noire. Le télescope qui porte son héritage s’attaque désormais à un autre inventaire colossal : celui des petits corps du système solaire.

Un million de mesures, une caméra hors normes

Le catalogue transmis début avril 2026 contient environ un million d’observations récoltées en 45 jours. Il couvre les 11 000 nouveaux astéroïdes, mais aussi plus de 80 000 corps déjà répertoriés dont l’orbite restait trop imprécise pour prédire leur position future. Certains de ces objets « perdus » n’avaient pas été observés de manière fiable depuis des années.

La puissance de feu tient en deux mots : LSSTCam. Cette caméra numérique, la plus imposante jamais construite pour l’astronomie, balaie le ciel austral avec une sensibilité six fois supérieure à celle des programmes de détection en activité. Associée au miroir primaire de 8,4 mètres du télescope Simonyi, elle capte en une seule nuit ce que d’autres observatoires mettent des semaines à accumuler. « Ce qui prenait des années ou des décennies à découvrir, Rubin le fera en quelques mois », résume Mario Juric, responsable scientifique du volet système solaire et chercheur à l’université de Washington.

Le projet, financé conjointement par la National Science Foundation et le département américain de l’Énergie, a entamé ses observations préliminaires fin 2025, dans une phase baptisée « First Look ». Le logiciel de détection a été repensé intégralement. « La cadence d’observation de Rubin exigeait une architecture logicielle entièrement nouvelle pour la découverte d’astéroïdes. On l’a construite, et elle fonctionne », précise Ari Heinze, développeur au sein de la même équipe.

33 objets géocroiseurs, dont un bloc de 500 mètres

Parmi les trouvailles figurent 33 objets géocroiseurs, ces astéroïdes dont la trajectoire croise celle de la Terre ou s’en approche assez pour justifier une surveillance rapprochée. Le plus volumineux mesure environ 500 mètres de diamètre. Aucun ne menace la planète à court terme, mais leur détection expose un angle mort persistant de la défense planétaire.

Seuls 40 % des astéroïdes géocroiseurs de taille moyenne (plus de 140 mètres) sont identifiés à ce jour. Pour donner un ordre de grandeur, le météore de Tcheliabinsk, qui avait blessé 1 500 personnes et soufflé des milliers de fenêtres en Russie en février 2013, ne mesurait qu’une vingtaine de mètres. Un objet de 140 mètres, s’il percutait une zone habitée, provoquerait des destructions régionales comparables à une explosion nucléaire. Des dizaines de milliers de ces rochers restent invisibles.

Quand Rubin fonctionnera à plein régime, il devrait porter le taux de détection de ces objets à environ 70 %, presque le double du chiffre actuel, et ajouter quelque 90 000 géocroiseurs supplémentaires au catalogue mondial, selon les projections relayées par Phys.org.

Deux mondes glacés à mille fois la distance Terre-Soleil

L’autre percée vient des confins du système solaire. Les données du Rubin contiennent environ 380 objets transneptuniens, ces corps glacés en orbite plus loin que Neptune, dans la ceinture de Kuiper et les régions les plus reculées du système solaire. Deux d’entre eux se distinguent. Provisoirement baptisés 2025 LS2 et 2025 MX348, ils suivent des trajectoires extrêmement allongées qui les emmènent, au point le plus éloigné de leur orbite, à environ mille fois la distance Terre-Soleil.

« Chercher un objet transneptunien, c’est chercher une aiguille dans un champ de meules de foin. Sur des millions de sources scintillantes, apprendre à un ordinateur à trier des milliards de combinaisons pour isoler celles qui correspondent à des mondes lointains a nécessité des approches algorithmiques nouvelles », explique Matthew Holman, ancien directeur du Centre des planètes mineures et astrophysicien au centre Harvard-Smithsonian.

Ces trajectoires extrêmes passionnent les spécialistes de la dynamique planétaire. Elles peuvent trahir l’influence gravitationnelle d’un corps massif encore inconnu, relançant l’hypothèse d’une neuvième planète formulée par des chercheurs de Caltech en 2016. « Ces objets offrent un aperçu des confins du système solaire, depuis la façon dont les planètes ont migré dans sa jeunesse jusqu’à la possibilité qu’une neuvième grande planète reste à découvrir », souligne Kevin Napier, du centre Harvard-Smithsonian, cité par Space.com.

Bientôt un million d’astéroïdes tous les trois jours

Ces 11 000 découvertes ne constituent qu’un galop d’essai. Le grand relevé décennal du ciel, baptisé Legacy Survey of Space and Time (LSST), doit démarrer dans les prochains mois. Pendant ses premières années, Rubin devrait enregistrer un volume équivalent, un million d’observations d’astéroïdes, tous les deux à trois jours. À l’issue du programme de dix ans, le LSST aura triplé le nombre total d’astéroïdes connus et multiplié par dix celui des objets transneptuniens répertoriés.

Les premières données publiques sont attendues fin 2026. Les astronomes du monde entier pourront alors croiser leurs propres analyses avec la base de données de l’observatoire. Le catalogue du système solaire, alimenté patiemment depuis plus d’un siècle, est sur le point d’être réécrit en quelques années. En 45 jours, un seul télescope a prouvé qu’il pouvait redessiner la carte de notre voisinage cosmique. Le relevé décennal, lui, commence à peine. Et la question que personne ne posait il y a six mois revient avec une urgence nouvelle : combien d’astéroïdes dangereux se cachent encore dans les zones que personne ne surveillait ?