12 000 chansons enregistrées, huit décennies de carrière, un record Guinness jamais battu. Asha Bhosle s’est éteinte ce dimanche 12 avril à l’hôpital Breach Candy de Bombay, des suites d’une défaillance multi-organique. Elle avait 92 ans. L’Inde perd la dernière voix d’un âge d’or que plus personne ne pourra ressusciter.

Une infection pulmonaire, puis le silence

Samedi soir, sa petite-fille Zanai Bhosle avait publié un message sobre sur les réseaux sociaux : « Ma grand-mère a été hospitalisée pour épuisement extrême et une infection pulmonaire. Nous vous demandons de respecter notre vie privée. » Quelques heures plus tard, un arrêt cardiaque a emporté celle que 1,4 milliard d’Indiens appelaient simplement « Asha-ji ». Le docteur Pratit Samdani, qui la suivait à Breach Candy, a confirmé une défaillance de plusieurs organes. Les funérailles auront lieu lundi à Shivaji Park, dans le sud de Bombay, un lieu chargé de symboles où l’Inde dit traditionnellement adieu à ses plus grands.

La petite fille de Sangli qui a chanté pour un milliard de personnes

Tout commence en 1943. Asha Mangeshkar a dix ans quand elle pose sa voix sur « Chala Chala Nav Bala » pour un film marathi. Sa famille croule sous les dettes depuis la mort de son père, le chanteur et acteur Deenanath Mangeshkar. Sa grande sœur, Lata, court déjà les studios. Asha suit, moins protégée, moins encadrée. À seize ans, elle fugue avec Ganpatrao Bhosle, un homme de trente et un ans. Lata désapprouve. Les deux sœurs cessent de se parler pendant des années.

Ce mariage malheureux forge pourtant sa ténacité. Ganpatrao la pousse vers les studios pour l’argent, mais c’est elle qui y trouve sa voie. Dans les années 1950, quand Lata règne sur les ballades sentimentales, Asha accepte tout ce que sa sœur refuse : les chansons de cabaret, les numéros « dansants », les mélodies jugées trop légères par l’establishment musical. Ce choix la marginalise un temps, puis la rend irremplaçable.

Le compositeur O.P. Nayyar change la donne

La collaboration avec O.P. Nayyar dans les années 1950 et 1960 propulse Asha Bhosle au rang de star. Nayyar refuse de travailler avec Lata Mangeshkar et mise tout sur sa cadette. Résultat : une série de tubes qui imposent un style reconnaissable entre mille, plus rythmé, plus charnel, plus libre que tout ce que Bollywood produisait alors. Le tandem fonctionne si bien que Nayyar déclare un jour qu’Asha « chante comme si elle dansait ».

Puis vient Rahul Dev Burman, dit « Pancham ». Il épouse Asha en 1980 et compose pour elle des morceaux qui redéfinissent la pop indienne. « Dum Maro Dum », « Piya Tu Ab To Aaja », « Chura Liya Hai Tumne » : ces titres restent, cinquante ans plus tard, les piliers de toute soirée bollywoodienne. Burman meurt en 1994. Asha continue.

11 000 chansons et un record que personne ne rattrapera

En 2011, le Guinness World Records inscrit Asha Bhosle comme l’artiste la plus enregistrée de l’histoire de la musique. Le chiffre officiel s’élève à 11 000 morceaux solo, en duo ou en chœur, dans plus de vingt langues. Elle-même avançait le nombre de 12 000 dès 2006. Pour donner un ordre de grandeur, Elvis Presley a enregistré environ 700 chansons, les Beatles autour de 300. Asha Bhosle en a gravé plus que les deux réunis, puis multiplié le résultat par dix.

Ce record appartenait auparavant à sa propre sœur Lata, qui l’avait détenu de 1974 à 1991. Les deux Mangeshkar ont donc monopolisé ce titre pendant plus d’un demi-siècle, un fait sans équivalent dans aucune industrie musicale au monde.

De Bollywood aux Gorillaz, une artiste sans frontières

Asha Bhosle n’a jamais accepté l’étiquette de « chanteuse de playback ». Dès les années 1990, elle se produit en tournée mondiale devant des publics qui ne parlent pas hindi. En 2006, elle est invitée au Festival de Glastonbury. En janvier 2026, quelques mois avant sa mort, elle apparaît sur « The Shadowy Light », un titre de l’album « The Mountain » des Gorillaz, aux côtés d’Anoushka Shankar. Damon Albarn salue alors « une voix qui porte la gravité et la grâce de huit décennies ».

Sa filmographie compte aussi un rôle d’actrice : en 2013, à 79 ans, elle incarne une femme atteinte d’Alzheimer dans le film « Mai ». Le Dadasaheb Phalke Award, la plus haute distinction du cinéma indien, lui est remis en 2000. Le Padma Vibhushan, deuxième plus haute décoration civile du pays, suit en 2008. Sept Filmfare Awards, deux National Film Awards et deux nominations aux Grammy complètent un palmarès qui ne dit qu’une fraction de son influence réelle.

L’Inde en deuil, de Bombay à New Delhi

Les hommages ont afflué dès l’annonce du décès. Le Premier ministre Narendra Modi, qui avait publiquement exprimé son inquiétude samedi lors de l’hospitalisation, a salué une artiste qui « a porté la musique indienne vers des sommets inégalés ». Devendra Fadnavis, ministre en chef du Maharashtra, a déclaré : « Il n’y aura jamais une autre chanteuse aussi polyvalente, capable d’épouser le changement aussi naturellement. Il est difficile d’imaginer un monde sans Asha-tai. » Mamata Banerjee, ministre en chef du Bengale-Occidental, a parlé d’une « chanteuse envoûtante qui a régné sur nos cœurs pendant des générations ».

Le commentateur de cricket Harsha Bhogle a résumé le sentiment collectif sur les réseaux : « Rafi, Kishore, Mukesh, Lata, et maintenant Asha. C’est vraiment la fin d’une ère. » La chanteuse Harshdeep Kaur a ajouté : « Asha Bhosle n’était pas une chanteuse. C’était une institution. »

Après Lata, le dernier acte des Mangeshkar

Lata Mangeshkar est morte le 6 février 2022, à 92 ans elle aussi, dans le même hôpital de Bombay. Quatre ans et deux mois séparent les deux disparitions. Les sœurs Mangeshkar, rivales puis réconciliées, auront dominé la bande-son de l’Inde pendant près de quatre-vingts ans. Leur père Deenanath rêvait de théâtre musical. Ses filles ont fait mieux : elles ont chanté pour un milliard de spectateurs, film après film, décennie après décennie.

Son fils Anand Bhosle a annoncé que le public pourrait se recueillir à la résidence familiale dès 11 heures lundi matin, avant les derniers rites prévus à 16 heures. Des milliers de personnes sont attendues à Shivaji Park. En Inde, quand une voix comme celle-là se tait, le pays entier s’arrête.