Tisza devant dans les sondages de 15 à 23 points, un documentaire accusant le parti au pouvoir d’acheter des voix à 120 euros pièce, un plan du renseignement russe pour simuler un attentat contre le Premier ministre : à huit jours du scrutin du 12 avril, la Hongrie vit l’élection la plus incertaine de son histoire récente.

Seize ans de pouvoir, et soudain le sol se dérobe

Depuis 2010, Viktor Orbán a remporté quatre législatives consécutives, souvent avec une supermajorité de plus de deux tiers au Parlement. Son parti, le Fidesz, a remodelé la constitution, réduit le nombre de sièges parlementaires de 386 à 199, redécoupé les 106 circonscriptions uninominales en sa faveur, et transformé près de 80 % des médias du pays en relais de communication gouvernemental, selon Reporters sans frontières.

Pour la première fois, ce verrouillage montre des fissures. Le sondage Median de fin mars donne le parti d’opposition Tisza (Respect et Liberté) à 58 % des intentions de vote chez les électeurs décidés, contre 35 % au Fidesz. POLITICO Europe situe la moyenne à 50 % pour Tisza, 39 % pour le Fidesz. Mais jusqu’à 25 % des sondés restent indécis, et les sondeurs rappellent qu’en 2022, Orbán avait surperformé les enquêtes d’opinion.

Péter Magyar, le gendre devenu ennemi

L’homme qui menace de renverser Orbán vient de ses propres rangs. Péter Magyar, 45 ans, avocat de formation et ancien diplomate, a longtemps gravité dans l’orbite du Fidesz. Son ex-femme, Judit Varga, était ministre de la Justice d’Orbán jusqu’à sa démission en 2024, quand a éclaté le scandale de la grâce présidentielle accordée par Katalin Novák, alliée du Premier ministre, à un homme condamné pour abus sexuels sur mineurs.

Magyar a rompu publiquement, accusant le Fidesz de corruption systémique. Il a fondé Tisza, qui a raflé 30 % aux européennes de juin 2024 en Hongrie, arrivant deuxième derrière le Fidesz. Son programme : retour de la Hongrie dans le giron européen, fin de la dépendance aux hydrocarbures russes, restauration de l’indépendance judiciaire et déblocage des milliards d’euros de fonds européens gelés par Bruxelles.

120 euros la voix : le documentaire qui embarrasse le pouvoir

Le 27 mars, un film d’investigation intitulé Le Prix du vote a été publié par une ONG indépendante. Des maires, des policiers et des électeurs de zones rurales témoignent à visage découvert. Les accusations sont précises : dans au moins 53 circonscriptions, soit potentiellement 600 000 électeurs concernés, des responsables locaux distribueraient de l’argent liquide (120 euros par vote), des coupons alimentaires et des médicaments en échange du bulletin Fidesz, rapporte Telex, principal média indépendant hongrois.

La BBC, qui a relayé le documentaire, détaille le mécanisme : chaque maire rural reçoit un objectif chiffré de votes à produire. Le Fidesz bâtit depuis 2002 un système de clientélisme local où le maire décide qui reçoit du travail, du bois de chauffage en hiver, et des aides sociales. Selon le cabinet de sondage Median, 44 % des Hongrois pensaient en janvier que le Fidesz gagnerait, contre seulement 35 % pour Tisza. En mars, la tendance s’est inversée : 47 % croient désormais à une victoire Tisza.

Le Kremlin au chevet d’Orbán

Révélation encore plus explosive : le Washington Post a rapporté le 21 mars, sources à l’appui, que le Service de renseignement extérieur russe (SVR) avait proposé de mettre en scène un faux attentat contre Orbán afin de regonfler sa cote de popularité. Budapest a démenti, qualifiant l’information de « propagande de guerre ». Mais le timing coïncide avec d’autres révélations : des documents suggèrent que la diplomatie hongroise aurait partagé des informations confidentielles de l’Union européenne avec Moscou, provoquant la colère des dirigeants polonais et irlandais fin mars.

Orbán reste le chef de gouvernement européen le plus proche du Kremlin. La Hongrie continue d’acheter du pétrole et du gaz russes, et Orbán a bloqué à plusieurs reprises les sanctions contre Moscou et l’aide à l’Ukraine, dont le dernier prêt de 90 milliards d’euros proposé par l’UE en février.

Un scrutin européen avant d’être hongrois

Michael Ignatieff, ancien recteur de l’Université d’Europe centrale, chassée de Budapest par Orbán en 2019, résume l’enjeu : « Budapest est le quartier général de la démocratie illibérale dans le monde. Ce n’est pas juste une élection, c’est un référendum sur ce modèle tout entier. »

Les ondes de choc se propagent déjà au-delà des frontières. Donald Trump a adoubé Orbán, Giorgia Meloni et Alice Weidel (AfD) l’ont soutenu publiquement, et la vice-présidence américaine prévoit d’envoyer JD Vance à Budapest quelques jours avant le vote, selon POLITICO. En face, une victoire de Magyar pourrait freiner l’élan des partis nationalistes en France, en Allemagne, en Espagne et au Portugal, où les alliés politiques d’Orbán regardent ce scrutin comme un test grandeur nature.

Le piège des circonscriptions taillées sur mesure

Malgré son avance dans les sondages nationaux, Tisza fait face à un obstacle structurel. Le redécoupage électoral d’Orbán a créé des circonscriptions rurales où il faut beaucoup moins de voix pour élire un député Fidesz. Résultat : selon les analystes, le parti d’opposition devrait remporter le vote national par au moins six points d’avance pour décrocher la majorité des 199 sièges.

Sur les 8,2 millions d’électeurs hongrois, 4,5 millions vivent dans des petites villes et villages, le bastion du Fidesz. Le parti mise aussi sur le vote des Hongrois de la diaspora dans les pays voisins (Roumanie, Slovaquie, Serbie), traditionnellement acquis au pouvoir. Le taux de participation pourrait dépasser les 80 %, un record, ce qui rendrait les projections encore plus incertaines.

Trois scénarios, aucun sans conséquences

Le politologue Gábor Török, respecté par les deux camps dans cette société ultra-polarisée, identifie trois issues possibles. Un : Magyar l’emporte et Orbán accepte la défaite. L’UE respire, mais le nouveau Premier ministre hériterait d’un appareil d’État truffé de loyalistes du Fidesz dans les tribunaux, les médias publics et les autorités de régulation. Sans supermajorité de 133 sièges sur 199, sa marge de manoeuvre serait limitée. Deux : Magyar gagne, Orbán conteste. Scénario inédit dans l’UE, qui pourrait mener à la suspension des droits de vote de Budapest. Trois : contre toute attente, Orbán l’emporte, fort du vote rural et de la diaspora. L’autoritarisme se durcirait, et le bras de fer avec Bruxelles s’intensifierait.

Les bureaux de vote ouvriront le 12 avril. Quelle que soit l’issue, la Hongrie ne représente que 2 % de la population européenne et 1,1 % de son PIB, mais le résultat pèsera bien plus lourd que ces chiffres sur l’avenir politique du continent.