120 sièges remportés sur 275. Le Rastriya Swatantra Party (RSP), créé il y a quatre ans à peine, vient de pulvériser les formations qui se relayaient au pouvoir au Népal depuis trois décennies. À sa tête : Balendra Shah, 35 ans, ingénieur de formation, ancien rappeur de la scène hip-hop de Katmandou, et maire sortant de la capitale. Les résultats, encore partiels ce dimanche 8 mars, dessinent un séisme politique sans précédent dans ce petit pays himalayen de 30 millions d’habitants.

Du micro au conseil municipal

Avant de faire trembler les urnes, Balendra Shah, que tout le monde appelle « Balen », faisait vibrer les platines. Actif dans le rap népalais depuis 2012, ce fils d’un praticien de médecine ayurvédique originaire du Madhesh a d’abord étudié le génie civil à Katmandou, puis décroché un master en Inde. En 2022, il se lance en politique sans étiquette et remporte la mairie de Katmandou face aux candidats des deux grands partis, le Congrès népalais et le Parti communiste unifié marxiste-léniniste (CPN-UML). Une première pour un indépendant dans la capitale.

À la mairie, il s’attaque aux constructions illégales, réorganise la collecte des déchets, tente de fluidifier un trafic routier chaotique. Son style direct et ses coups de pelleteuse contre les bâtiments non conformes lui valent autant de fans que de détracteurs. Mais sa popularité sur les réseaux sociaux, colossale chez les moins de 30 ans, ne faiblit pas, rapporte le Guardian.

76 morts et un pays qui bascule

Pour comprendre le raz-de-marée du 5 mars 2026, il faut rembobiner jusqu’en septembre 2025. Le 4 septembre, le gouvernement du premier ministre KP Sharma Oli décide de bloquer 26 plateformes numériques, dont YouTube, Facebook et WhatsApp, au motif qu’elles ne respectent pas la nouvelle réglementation. La jeunesse népalaise, déjà exaspérée par le chômage, la corruption et l’exode massif des diplômés vers l’étranger, explose.

Le 8 septembre, des milliers de lycéens et d’étudiants, beaucoup encore en uniforme scolaire, convergent vers le Parlement à Katmandou. Les forces de sécurité tirent à balles réelles. En deux jours, 76 personnes sont tuées et plus de 2 000 blessées, selon les chiffres officiels. Des bâtiments gouvernementaux partent en fumée, dont la résidence du premier ministre. Le mouvement, comparé aux révoltes « gen Z » observées au Kenya ou au Bangladesh, force Sharma Oli à la démission le 9 septembre.

Le président Ram Chandra Poudel dissout alors le Parlement et nomme l’ancienne présidente de la Cour suprême, Sushila Karki, à la tête d’un gouvernement de transition. Première femme à diriger le Népal, elle reçoit un mandat clair : stabiliser le pays et organiser des élections en six mois.

Les vieux partis réduits en miettes

Six mois plus tard, le verdict des urnes dépasse toutes les projections. D’après les résultats compilés par la commission électorale et relayés par le Kathmandu Post, le RSP domine avec 120 sièges directs remportés et mène encore dans plusieurs circonscriptions restantes. Au scrutin proportionnel, le parti a engrangé près de 1,94 million de voix, soit quasiment la moitié des suffrages comptabilisés.

L’effondrement des partis historiques saute aux yeux. Le Congrès népalais, qui détenait 89 sièges au Parlement sortant, tombe à 17. Le CPN-UML de Sharma Oli passe de 78 à 7. Le Parti communiste népalais de l’ancien guérillero maoïste Pushpa Kamal Dahal, trois fois premier ministre, s’en sort avec 7 sièges contre 45 auparavant. « La cloche résonne dans tout le Népal, des villes aux districts les plus reculés des montagnes et des plaines », écrit le Nepali Times, en référence au symbole électoral du RSP.

Balen Shah lui-même a battu l’ancien premier ministre Sharma Oli dans la circonscription de Jhapa 5, un camouflet personnel pour le vétéran de la politique népalaise. Près de 18,9 millions d’électeurs étaient inscrits, et plus de 3 400 candidats issus de 68 partis se disputaient les 275 sièges, selon les données de la commission électorale.

Gouverner avec quelles marges

Le RSP a été fondé en 2022 par Rabi Lamichhane, un ancien présentateur de télévision, sur un programme anti-corruption et anti-establishment. Balen Shah l’a rejoint en janvier 2026, après avoir démissionné de la mairie de Katmandou. L’alliance entre l’homme de télé et l’ex-rappeur a cristallisé une colère générationnelle : chômage massif des jeunes, « fuite des cerveaux » record, et le spectacle des enfants de politiciens étalant leur richesse sur les réseaux sous les mots-clés #NepoKid et #NepoBabies, souligne le Monde.

Reste que gouverner sera une autre affaire. Le système électoral népalais mêle scrutin majoritaire et proportionnel, et les résultats définitifs pourraient prendre plusieurs jours. Le RSP devra déterminer s’il dispose d’une majorité qualifiée pour engager les réformes promises, ou s’il lui faudra composer avec des partenaires. Le pays fait face à une économie fragile, une inflation alimentée par la crise au Moyen-Orient et la fermeture du détroit d’Ormuz, et des infrastructures encore marquées par le séisme de 2015.

La première femme à diriger le Népal, Sushila Karki, devrait transmettre le pouvoir dans les semaines qui viennent. Pour Balen Shah, le passage du studio d’enregistrement au bureau du premier ministre sera complet. Le Parlement nouvellement élu doit se réunir pour la première fois avant la fin du mois de mars, selon la commission électorale népalaise.