123 pays pour. 3 contre. Et 52 abstentions, dont la France. Mercredi 25 mars, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution qualifiant la traite transatlantique des esclaves de « plus grave crime contre l’humanité ». Un texte qui appelle aussi à des « réparations » concrètes, et qui fracture la communauté internationale le long de lignes vieilles de quatre siècles.

Quatre siècles, quinze millions de déportés, un mot qui change

Jusqu’ici, l’ONU reconnaissait l’esclavage comme un « crime contre l’humanité » depuis la conférence de Durban, en Afrique du Sud, en 2001. La résolution votée ce mercredi ajoute un seul mot : « gravest », le plus grave. Un ajustement sémantique qui a suffi à braquer la moitié de l’Occident.

Le texte, porté par le Ghana et soutenu par l’Union africaine (UA) et la Communauté caribéenne (CARICOM), vise à actualiser le vocabulaire international pour refléter l’ampleur de la traite transatlantique. Pendant quatre siècles, sept nations européennes, dont le Royaume-Uni, la France, l’Espagne et le Portugal, ont réduit en esclavage et déporté plus de 15 millions d’Africains à travers l’Atlantique. Des historiens ont par ailleurs établi un lien direct entre les richesses tirées de l’esclavage et l’industrialisation massive de l’Occident, comme le rapportait la BBC.

« Quand on parle de « commerce », cela déforme la réalité », a souligné Jasmine Mickens, doctorante en histoire à Harvard, citée par le Guardian. « Ce n’était pas une entreprise commerciale conjointe et consentie. » Le terme « crime contre l’humanité » a d’ailleurs été forgé par les abolitionnistes des XVIIIe et XIXe siècles précisément pour décrire la traite.

Trois « non » et un silence européen

Le résultat du scrutin dessine une carte géopolitique révélatrice. Les 123 voix favorables viennent principalement d’Afrique, des Caraïbes, d’Amérique latine et d’Asie. Les trois votes contre : les États-Unis, Israël et l’Argentine. Un trio isolé face au reste du monde.

Les 52 abstentions forment un bloc tout aussi parlant. Le Royaume-Uni, la France et les pays membres de l’Union européenne ont choisi de ne pas s’opposer au texte, mais de ne pas le soutenir non plus. Une posture que James Kariuki, chargé d’affaires britannique à l’ONU, a justifiée publiquement : le Royaume-Uni « continue de ne pas être d’accord avec les propositions fondamentales du texte » et reste « fermement convaincu qu’il ne faut pas créer une hiérarchie des atrocités historiques », selon la déclaration officielle publiée par le gouvernement britannique.

« Aucun ensemble d’atrocités ne devrait être considéré comme plus ou moins significatif qu’un autre », a-t-il ajouté. Un argument que les partisans de la résolution rejettent avec vigueur.

« Le socle de chaque atrocité qui a suivi »

Kyeretwie Osei, responsable au conseil économique, social et culturel de l’Union africaine, a répondu directement à l’argument de la « hiérarchie ». « Le but n’est pas d’introduire une hiérarchie des crimes », a-t-il précisé au Guardian. « C’est plutôt une tentative de situer correctement ce chapitre de l’histoire. Son impact a été si destructeur qu’il a essentiellement créé le socle de chaque atrocité et crime contre l’humanité qui a suivi. »

L’argument central des rédacteurs du texte : la traite négrière ne se limite pas à un crime ponctuel. C’est la « réduction de l’être humain en propriété, transmissible par héritage et par naissance », selon les termes de Kyeretwie Osei. Un système qui, selon cette lecture, a structuré les rapports économiques et sociaux mondiaux jusqu’à aujourd’hui.

Panashe Chigumadzi, historienne et rapporteure du comité d’experts de l’Union africaine sur les réparations, va plus loin. Elle estime que la conférence de Durban de 2001 avait posé un cadre limité en « présentant l’esclavage comme un jugement moral rétroactif plutôt que comme une réalité juridique continue ». Le nouveau texte, explique-t-elle, « établit que le début du trafic d’Africains réduits en esclavage durant la soi-disant « ère des grandes découvertes » a constitué la rupture définitive de l’histoire mondiale ».

Réparations : le mot qui bloque tout

Au-delà de la qualification, c’est le volet « réparations » qui cristallise les résistances occidentales. La résolution appelle à la « justice réparatoire » comme « étape concrète pour remédier aux torts historiques ». Un terme que les anciennes puissances coloniales interprètent comme la porte ouverte à des compensations financières massives.

Le texte ne chiffre rien et n’oblige personne. En tant que résolution de l’Assemblée générale, il n’est pas juridiquement contraignant. Mais il fournit un levier politique à des pays qui ont déjà engagé des procédures. Plusieurs États des Caraïbes, dont la Jamaïque et la Barbade, réclament des réparations à d’anciennes puissances coloniales depuis plusieurs années. La résolution leur donne un cadre onusien à brandir, rapporte DW.

En parallèle du vote à New York, la députée britannique Bell Ribeiro-Addy a présenté une pétition à la Chambre des communes pour demander des excuses officielles du Royaume-Uni. « Tant de défis mondiaux interconnectés auxquels nous faisons face trouvent leurs racines dans les héritages de l’esclavage et de l’empire : de l’instabilité géopolitique au racisme, aux inégalités, au sous-développement et à l’effondrement climatique », stipule le texte de la pétition.

Le Ghana porte le fer devant l’Assemblée

Le président ghanéen John Dramani Mahama, à l’initiative de la résolution, a prononcé un discours au siège de l’ONU avant le scrutin. « Qu’il soit enregistré que, lorsque l’histoire a frappé à notre porte, nous avons fait ce qui était juste pour la mémoire de millions de personnes qui ont subi l’indignité de l’esclavage », a-t-il déclaré.

Il a aussi dénoncé l’effacement progressif de l’histoire noire aux États-Unis, pointant la censure de l’enseignement de « la vérité sur l’esclavage, la ségrégation et le racisme » dans les écoles américaines. « Ces politiques deviennent un modèle pour d’autres gouvernements. Elles normalisent lentement l’effacement », a-t-il averti.

Jasmine Mickens, la chercheuse de Harvard, a replacé le vote dans une perspective historique plus large. « Ce que les gens semblent oublier, en raison de tous les efforts pour effacer l’histoire, c’est que les Noirs, les Africains, ont résisté à l’institution de l’esclavage depuis la première heure où ce crime a été commis sur les côtes africaines. »

Un texte sans force de loi, mais un précédent politique

La résolution n’oblige aucun État à verser un centime. Mais elle grave dans le marbre onusien une formulation que 123 pays considèrent comme un minimum de reconnaissance. En Europe, le débat reste tendu : le Royaume-Uni n’a pas voté contre, mais a tenu à expliquer son abstention par un communiqué officiel. La France, comme les autres membres de l’UE, n’a pas publié de déclaration similaire.

Les prochaines étapes se joueront à l’échelle nationale. L’Union africaine travaille depuis plusieurs années à un cadre juridique pour les réparations liées à l’esclavage, au colonialisme et à l’apartheid. Des universitaires et responsables politiques estiment que la montée des mouvements nationalistes en Occident freine ces avancées. La résolution du 25 mars leur donne un nouvel argument. Elle ne change pas le droit international, mais elle déplace le centre de gravité du débat.