Une adolescente de 13 ans conduit un char d’assaut sous l’oeil des caméras d’État. L’image, diffusée en mars par l’agence KCNA, n’a rien d’anodin : elle met en scène Kim Ju Ae, fille de Kim Jong Un, au volant d’un blindé lors d’un exercice militaire supervisé par son père. Le renseignement sud-coréen vient de franchir un cap dans son analyse de cette mise en scène.
Le renseignement sud-coréen ne parle plus de rumeurs
Lundi 7 avril, le directeur du Service national de renseignement (NIS) Lee Jong-seok a livré son évaluation la plus nette à ce jour devant l’Assemblée nationale, à huis clos. Selon lui, il est désormais « légitime de considérer Kim Ju Ae comme la successeure de Kim Jong Un ». L’agence s’appuie sur ce qu’elle qualifie de « renseignements crédibles », et non plus de simples déductions circonstancielles.
Ce n’est pas la première fois que le NIS évoque cette hypothèse. En 2024, il décrivait la jeune fille comme « héritière probable ». En février 2026, il estimait qu’elle était « proche d’être désignée » comme future dirigeante. La déclaration du 7 avril marque un troisième palier : le conditionnel a presque disparu.
Tirs au pistolet, conduite de char et timbres-poste
Kim Ju Ae est apparue pour la première fois en public le 18 novembre 2022, lors de l’inspection d’un tir de missile balistique intercontinental Hwasong-17. Depuis, ses apparitions se sont multipliées : parades militaires, cérémonies du Parti des travailleurs, défilé du Jour de la Victoire à l’ambassade de Russie, et même un voyage à Pékin en septembre 2025 pour une parade militaire. C’était sa première sortie à l’étranger.
Le régime ne se contente pas de la montrer. Il la met en scène dans des situations très précises : tir au pistolet dans une usine de munitions, conduite d’un char d’assaut lors d’un entraînement de l’armée. Selon le NIS, ces événements sont organisés par les autorités nord-coréennes pour « construire ses références militaires et réduire le scepticisme à l’égard d’une successeure féminine ».
Les médias d’État ont eux aussi fait évoluer leur vocabulaire. Initialement présentée comme l’enfant « bien-aimée » et « précieuse » de Kim Jong Un, la jeune fille a été promue au rang de « respectée », un terme habituellement réservé aux figures les plus honorées du régime. En mars 2024, l’agence KCNA l’a même qualifiée de « grande personne de guidance » aux côtés de son père.
42 ans, trois enfants, et le fantôme d’un fils
Kim Jong Un n’a que 42 ans. À cet âge, son propre père Kim Jong Il n’avait pas encore été officiellement désigné comme successeur de Kim Il Sung. La comparaison alimente le scepticisme de certains analystes : pourquoi se presser quand on a potentiellement des décennies de règne devant soi ?
La question de la fratrie complique le tableau. Selon des sources sud-coréennes, Kim Jong Un et Ri Sol Ju auraient trois enfants : un fils aîné né vers 2010, Kim Ju Ae née en 2012 ou 2013, et un cadet né en 2017. L’existence du fils aîné reste contestée. João Micaelo, ancien camarade de classe de Kim Jong Un en Suisse, doute même de sa réalité. Mais dans une société aussi patriarcale que la Corée du Nord, le simple doute suffit à alimenter les spéculations.
Au sein de la population nord-coréenne, la prudence domine. Le site Daily NK, spécialisé dans les témoignages de l’intérieur du pays, rapporte que les Nord-Coréens « font le lien avec la succession » quand ils voient la jeune fille accompagner son père dans chacune de ses visites de terrain, mais que « des rumeurs sur l’existence d’un fils persistent » et freinent les certitudes.
Kim Yo Jong, la tante effacée
Pendant des années, les observateurs ont considéré Kim Yo Jong, la soeur cadette de Kim Jong Un, comme la numéro deux du régime. C’est elle qui gérait la communication, orchestrait les provocations diplomatiques et représentait parfois son frère lors de sommets internationaux. Interrogé sur le risque de fronde de sa part, le directeur du NIS a répondu sèchement : Kim Yo Jong « n’a pas de pouvoirs substantiels », en s’appuyant sur des « renseignements fiables ».
Cette déclaration est en soi un signal. En retirant publiquement toute influence réelle à la tante, le renseignement sud-coréen dessine en creux le champ libre laissé à la nièce. Si Kim Yo Jong n’est plus un obstacle, la voie vers une quatrième génération de Kim au pouvoir s’éclaircit.
Une dynastie qui ne ressemble à aucune autre
La Corée du Nord est le seul pays au monde à avoir transmis le pouvoir absolu de manière héréditaire sur trois générations consécutives : Kim Il Sung (1948-1994), Kim Jong Il (1994-2011), Kim Jong Un (depuis 2011). Une quatrième génération serait sans précédent, y compris dans les monarchies traditionnelles qui conservent au moins une façade constitutionnelle.
Hong Min, analyste à l’Institut coréen pour l’unification nationale, tempère cependant l’enthousiasme du NIS. Il souligne que Kim Ju Ae n’apparaît jamais seule dans les médias d’État : elle est toujours aux côtés de son père. Or, quand Kim Jong Un lui-même était préparé à la succession, il faisait des apparitions militaires indépendantes. Tant que cette étape n’est pas franchie, selon Hong Min, rien n’est gravé dans le marbre.
Ce qui se joue derrière les images de propagande
La stratégie du régime est lisible : chaque apparition de Kim Ju Ae coche une case. Missile balistique pour la puissance nucléaire. Parade militaire pour la légitimité martiale. Voyage à Pékin pour la stature diplomatique. Conduite de char pour les galons. Tir au pistolet pour la crédibilité combattante. Le tout dans un crescendo méthodique qui s’étale sur trois ans et demi.
Reste la question que personne ne pose à Pyongyang : la société nord-coréenne, l’une des plus patriarcales au monde, acceptera-t-elle une femme au sommet ? Le NIS pense que le régime anticipe cette résistance, d’où la surenchère d’images martiales. Les chars et les pistolets ne sont pas destinés aux analystes de Séoul. Ils sont destinés aux généraux et aux cadres du Parti qui devront un jour s’incliner devant une jeune femme de vingt ou trente ans.
Le prochain rendez-vous à surveiller : le 15 avril, date anniversaire de Kim Il Sung, fondateur de la dynastie. Si Kim Ju Ae y apparaît seule, sans son père, l’hypothèse du NIS gagnera un cran de crédibilité supplémentaire.