Quinze pour cent de hausse sur la facture de gaz dès le mois de mai. Ce vendredi matin, la présidente de la Commission de régulation de l’énergie (CRE), Emmanuelle Wargon, a posé le chiffre sur la table. La guerre au Moyen-Orient, qui monopolise les écrans depuis trois semaines, s’apprête à franchir un seuil bien plus concret : celui du relevé de compteur. Mais ce premier coup est un amuse-bouche. Le vrai test, c’est l’hiver prochain.

Le TTF, ce chiffre que personne ne connaît et qui dicte votre facture

Pour comprendre pourquoi la facture bouge en mai alors que les bombes tombent en mars, il faut remonter à un acronyme obscur : le TTF, pour Title Transfer Facility. C’est le marché de référence du gaz naturel en Europe, basé aux Pays-Bas. Chaque jour, acheteurs et vendeurs y fixent le prix du mégawattheure de gaz. Et c’est ce cours, avec environ deux mois de décalage, qui atterrit sur les contrats des ménages français indexés sur les prix de marché.

Jeudi 19 mars, le TTF a bondi de 35 % en une seule séance avant de se stabiliser autour de 61,83 euros le mégawattheure, selon les données de Trading Economics. Sur un mois, la hausse dépasse les 96 %. Le mécanisme est simple : les fournisseurs achètent le gaz sur les marchés, puis répercutent les variations deux mois plus tard. Les prix de mars arriveront donc sur les factures de mai, comme l’a rappelé Emmanuelle Wargon.

Reste une nuance importante. Mai n’est pas un mois de chauffage. Or, selon la CRE, les deux tiers de la facture de gaz d’un foyer proviennent du chauffage lui-même. Une hausse de 15 % appliquée sur un volume de consommation faible, c’est un impact limité en euros. « La hausse ne sera pas gigantesque », a tempéré la présidente de la CRE. Le vrai danger se situe plus loin dans le calendrier.

Pourquoi l’électricité est épargnée, contrairement à 2022

En 2022, l’invasion de l’Ukraine par la Russie avait fait exploser simultanément le gaz et l’électricité. Cette fois, Emmanuelle Wargon est catégorique : la hausse du gaz n’aura pas d’effet sur le prix de l’électricité. La raison tient en deux mots : nucléaire et renouvelables.

En 2022, la moitié du parc nucléaire français était à l’arrêt pour maintenance et problèmes de corrosion. La France avait dû importer massivement de l’électricité produite à partir de gaz, créant un effet domino entre les deux marchés. Aujourd’hui, les centrales d’EDF tournent à plein régime, et la production d’électricité renouvelable a progressé. Résultat : la France produit suffisamment d’électricité sans recourir au gaz, ce qui coupe le lien de contagion entre les deux marchés.

C’est une bonne nouvelle pour les 70 % de foyers français qui se chauffent à l’électricité. Mais cela laisse les quelque onze millions de ménages raccordés au gaz en première ligne.

61 euros contre 345 : la comparaison qui rassure (à moitié)

Le parallèle avec 2022 revient dans toutes les analyses. À première vue, il y a de quoi relativiser : le TTF culmine aujourd’hui autour de 62 euros le mégawattheure. En mars 2022, après l’invasion de l’Ukraine, il avait atteint un record historique de 345 euros, selon Trading Economics. Le prix actuel représente moins d’un cinquième du pic de la crise ukrainienne.

Mais cette comparaison masque une trajectoire préoccupante. Le gaz européen a presque doublé en trois semaines seulement. La cause directe : le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial et 40 % du gaz naturel liquéfié, reste quasi paralysé depuis le début du conflit. L’attaque iranienne de représailles sur la cité industrielle de Ras Laffan, au Qatar, qui abrite la plus grande usine d’exportation de GNL au monde, a aggravé la situation, comme le rapporte 20 Minutes.

Côté pétrole, le baril de Brent a brièvement franchi les 118 dollars avant de se stabiliser au-dessus des 100 dollars. Une flambée de 70 % sur une période aussi courte, du jamais vu, même au début de la guerre en Ukraine.

Ce qui peut encore freiner la spirale

Plusieurs signaux suggèrent que le scénario catastrophe n’est pas inévitable. Vendredi, le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent a indiqué que Washington pourrait lever les sanctions sur le pétrole iranien bloqué dans des tankers, une mesure qui libérerait immédiatement de l’offre sur le marché. Donald Trump a par ailleurs exclu tout déploiement de troupes au sol, tandis qu’Israël s’est engagé à suspendre ses frappes sur le champ gazier iranien de South Pars.

Le G7, réuni en visioconférence sous présidence française, a discuté du recours aux réserves stratégiques de pétrole. Selon le Financial Times, relayé par 20 Minutes, une libération conjointe de 300 à 400 millions de barils est envisagée, soit environ deux à trois semaines de flux normal à travers le détroit d’Ormuz. Plusieurs grands pays européens, le Japon et le Canada ont également proposé de participer à la sécurisation du passage maritime.

Ces initiatives ont contribué à faire retomber la pression en fin de semaine. Mais elles ne résolvent rien si le conflit s’enlise.

Le vrai rendez-vous : octobre

La mise en garde la plus nette d’Emmanuelle Wargon concerne l’automne. « Si les prix du gaz sont toujours élevés au moment où il recommence à faire froid et donc si ça s’accumule sur toute l’année, alors l’impact sera plus significatif », a-t-elle prévenu. En clair : 15 % de hausse en mai, quand on ne chauffe plus, c’est supportable. Mais 15 % ou davantage sur une facture d’hiver, où le chauffage représente les deux tiers de la consommation, c’est un tout autre ordre de grandeur.

La prochaine date clé pour les ménages concernés sera la révision des tarifs d’octobre, qui intégrera les prix de marché de l’été. Si d’ici là le détroit d’Ormuz rouvre et que les tensions retombent, l’épisode restera un à-coup passager. Si le conflit perdure, les foyers chauffés au gaz pourraient revivre un hiver 2022, avec cette différence notable : cette fois, l’État n’a plus les mêmes marges budgétaires pour amortir le choc avec un bouclier tarifaire.