645 000 bébés en France en 2025. C’est 24 % de moins qu’en 2010, et c’est surtout le chiffre le plus bas depuis la sortie de la Première Guerre mondiale. Le même jour, les autorités sanitaires américaines (CDC) publiaient leurs propres données : 3,6 millions de naissances aux États-Unis l’an dernier, une baisse de 23 % depuis 2007. Deux pays, deux continents, un seul constat.
Un plancher que personne ne pensait atteindre
L’indicateur conjoncturel de fécondité mesure combien d’enfants une femme aurait en moyenne si elle traversait toute sa vie reproductive au rythme actuel. En France, ce chiffre s’établit à 1,56 enfant par femme pour 2025, selon l’INSEE. C’est le niveau le plus faible depuis 1918. Pas depuis la Seconde Guerre mondiale. Pas depuis les Trente Glorieuses. Depuis l’armistice. En 2010, la France affichait encore 2,02 et se targuait d’être le pays le plus fécond de l’Union européenne.
Aux États-Unis, le taux général de fécondité tombe à 53,1 naissances pour 1 000 femmes âgées de 15 à 44 ans. En valeur absolue, cela correspond à environ 1,58 enfant par femme, en recul de 1 % sur 2024, et de presque 23 % depuis le pic de 2007. Le Centre national des statistiques de santé (NCHS) du CDC précise que ces données provisoires portent sur 99,95 % des actes de naissance enregistrés en 2025.
La coïncidence des deux publications, le 9 avril 2026, donne à cette double rupture une résonance que les démographes ont immédiatement relevée. Ce n’est plus une tendance. C’est une nouvelle ligne de base.
Les 25-29 ans s’arrêtent, les 30-34 ans ne rattrapent pas
Le détail des tranches d’âge américaines révèle la mécanique précise du décrochage. Chez les 25-29 ans, groupe qui portait traditionnellement le gros des naissances, le taux de fécondité a reculé de 4,4 % entre 2024 et 2025. Chez les adolescentes de 15 à 17 ans, la chute atteint 11 %, et de 7 % pour les 18-19 ans. Ces baisses sont compensées en partie seulement : les femmes de 30 à 34 ans affichent une hausse de 2,7 %, insuffisante pour équilibrer la balance.
Le phénomène est identique en France. L’âge moyen à la maternité dépasse désormais 31 ans, contre 27 ans au tournant des années 1980. Ce report n’est pas récent, mais son accélération l’est. Les démographes distinguent deux réalités qui se superposent : une partie des femmes repoussent leur premier enfant, sans y renoncer définitivement ; une autre fraction décide de ne pas franchir le pas du tout.
Le vrai calcul : un enfant coûte combien ?
L’économiste Phillip Levine, de l’université Wellesley, résume la transformation en trois facteurs : « de meilleures opportunités sur le marché du travail, davantage d’options de loisirs, et une intensification des attentes autour de la parentalité ». Avoir un enfant n’est plus seulement une décision affective, c’est un calcul économique et temporel qui n’a jamais été aussi complexe.
Aux États-Unis, la garde d’un enfant coûte en moyenne près de 22 000 dollars par an en Californie, et environ 8 000 dollars dans l’Alabama, l’un des États les moins chers. Dans l’Alabama, cette somme représente 27 semaines de salaire au SMIC local. En Californie, 33 semaines. Et ce, pour un seul enfant, avant les frais de scolarité, de santé, de logement.
En France, le contexte est différent, mais les pressions analogues. L’accès à la propriété s’est considérablement durci depuis dix ans. Le prix médian du mètre carré dans les grandes agglomérations a doublé depuis 2005. La précarité des contrats à l’entrée dans la vie active, notamment pour les moins de 30 ans, retarde les projets familiaux. Karen Guzzo, chercheuse au Carolina Population Center de l’université de Caroline du Nord, résume ainsi la dynamique : « l’inquiétude n’est pas un bon moment pour faire des enfants ».
Trump pro-nataliste, mais sans le filet social
L’administration Trump a fait du sujet une priorité politique. Depuis janvier 2025, elle a signé un décret facilitant l’accès à la fécondation in vitro et revendique haut et fort la bannière du « parti des parents ». Pourtant, cette même administration a simultanément réduit de plusieurs milliards de dollars les financements fédéraux aux programmes d’aide sociale, de santé et d’assistance alimentaire dont bénéficient des millions de familles modestes.
Le paradoxe n’échappe pas aux experts : encourager les naissances d’un côté tout en supprimant les aides qui rendent la parentalité supportable de l’autre produit des résultats contradictoires. Les données du CDC montrent que les baisses de fécondité frappent davantage les femmes jeunes et les ménages aux revenus plus modestes, précisément ceux que les coupes budgétaires touchent en premier.
La France franchit un seuil que 1945 n’avait pas atteint
Le chiffre français mérite d’être posé dans son contexte historique complet. Entre 1945 et les années 1970, la France avait maintenu un taux de fécondité autour de 2,5 à 3 enfants par femme, dopé par la dynamique du baby-boom. Même au creux des années 1990, jamais le pays n’était descendu sous 1,65. La barre des 1,56 franchie en 2025 place la France sous ce seuil pour la première fois en plus de cent ans.
L’INSEE signale dans son bilan démographique 2025 une conséquence directe : le solde naturel (naissances moins décès) est devenu négatif pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale. La France compte désormais plus de morts que de naissances chaque année. La population continue de croître légèrement (69,1 millions au 1er janvier 2026, +0,25 %), uniquement grâce au solde migratoire. Ce basculement est silencieux, mais ses effets sur les retraites, la dépense de santé et la structure du marché du travail se feront sentir sur vingt à trente ans.
L’Europe fait pire, sans faire mieux
La France reste, malgré tout, l’un des pays les plus féconds de l’Union européenne. L’Italie et l’Espagne plafonnent respectivement à 1,2 et 1,1 enfant par femme. L’Allemagne est à 1,4. Seule l’Irlande fait légèrement mieux que la France. Ce classement relatif ne doit pas masquer la tendance de fond : les pays européens les mieux dotés en politiques familiales (congés parentaux généreux, crèches subventionnées, aides fiscales) résistent mieux, mais aucun ne parvient à repasser au-dessus du seuil de remplacement de 2,1 enfants par femme.
La Suède, souvent citée en modèle, est passée de 1,85 en 2010 à moins de 1,5 aujourd’hui, malgré un système d’aides parmi les plus complets au monde. Ce recul universel conduit certains démographes à conclure que les politiques publiques peuvent atténuer la baisse, mais pas l’inverser. D’autres pointent les effets du changement climatique sur les décisions de procréation chez les jeunes générations : plusieurs enquêtes menées depuis 2020 en Europe montrent qu’une fraction croissante des 20-35 ans cite l’avenir environnemental comme raison de ne pas avoir d’enfants.
Le prochain bilan démographique de l’INSEE est attendu pour début 2027, avec les données définitives de 2026. D’ici là, le Parlement européen doit examiner en juin prochain un rapport de la Commission sur les politiques natalistes dans les États membres, premier document du genre à formuler des recommandations à l’échelle communautaire.