Seize ans au pouvoir, quatre victoires d’affilée, une supermajorité des deux tiers au Parlement. Viktor Orbán semblait invincible. Mais à neuf jours des élections législatives du 12 avril, les sondages indépendants placent un quadragénaire blond, Péter Magyar, devant le premier ministre hongrois. Et le plus embarrassant pour le Fidesz : Magyar connaît la machine de l’intérieur.
Un scandale de pédophilie comme détonateur
Tout bascule en février 2024. La presse révèle que la présidente Katalin Novák a gracié, en toute discrétion, un homme impliqué dans une affaire de pédophilie au sein d’un foyer pour enfants. L’ancienne ministre de la Justice, Judit Varga, avait contresigné le document. Les deux femmes, piliers du Fidesz, démissionnent en quarante-huit heures.
C’est l’ex-mari de Varga qui met le feu aux poudres. Péter Magyar, jusqu’alors diplomate et apparatchik discret du régime Orbán, publie un message incendiaire sur Facebook. Il dénonce la corruption massive que l’idéal de « Hongrie souveraine et bourgeoise » dissimule depuis des années. Le 15 mars 2024, il réunit des dizaines de milliers de personnes à Budapest et annonce la création du parti Tisza (Respect et Liberté).
De zéro élu à premier dans les sondages en deux ans
Trois mois plus tard, aux européennes de juin 2024, Tisza décroche près de 30 % des voix et 7 sièges au Parlement européen, le meilleur score d’un parti d’opposition hongrois depuis 2006. L’onde de choc pulvérise le reste de l’opposition : la Coalition démocratique (DK), jusque-là première force anti-Orbán, tombe à 8 %. Momentum, Jobbik, le parti socialiste, tous s’effondrent ou disparaissent.
Fin 2025, Tisza organise des primaires internes dans 103 des 106 circonscriptions, avec un scrutin ouvert à tous les citoyens de plus de 18 ans au second tour. Les sondages indépendants (Medián, Publicus, 21 Kutatóközpont) créditent alors le parti de 35 à 42 % des intentions de vote, contre 30 à 38 % pour le Fidesz. C’est la première fois depuis 2006 qu’un parti dépasse le Fidesz dans les enquêtes d’opinion.
Les usines chinoises qui retournent les bastions d’Orbán
Le reportage du Monde dans l’est du pays, berceau électoral du Fidesz, révèle un fait que les médias pro-gouvernementaux passent sous silence. Dans ces régions rurales, les gigantesques usines de batteries chinoises, implantées avec la bénédiction d’Orbán, cristallisent la colère. Les habitants dénoncent la pollution, l’arrivée massive de travailleurs étrangers et le manque de retombées pour les communautés locales.
À Földes, petite ville de moins de 4 000 habitants, un meeting du Fidesz réunit quelques dizaines de fidèles, tous âgés de plus de 50 ans, rapporte le quotidien français. Les mines sont renfrognées. L’ambiance oscille entre méfiance envers les journalistes et résignation face aux sondages. « Il faut nous comprendre, on se méfie des têtes qu’on ne connaît pas », lâche une organisatrice locale, selon Le Monde.
Un système électoral taillé sur mesure, mais peut-être pas assez
Orbán ne part pas sans atouts. Depuis 2010, il a redessiné le système électoral hongrois. Sur les 199 sièges de l’Assemblée nationale, 106 se jouent au scrutin uninominal à un tour, un mode qui avantage structurellement le parti dominant. En 2022, avec 54 % des voix, le Fidesz avait raflé 135 sièges. L’opposition, dispersée, n’avait rien pu faire.
Mais cette fois, l’opposition n’est plus dispersée. Elle se concentre derrière un seul homme. Et la diaspora hongroise, qui votait massivement Fidesz par correspondance, pourrait elle aussi bouger : les quelque 300 000 électeurs inscrits à l’étranger ne compenseraient pas un écart de 5 à 10 points dans les urnes nationales.
Le Parlement européen considère la Hongrie comme un « régime hybride d’autocratie électorale » depuis 2022, selon une résolution votée par les eurodéputés. En janvier 2024, une majorité de parlementaires européens ont même réclamé que Budapest soit privée de son droit de vote au Conseil de l’UE, en vertu de l’article 7 du Traité. Un changement de pouvoir à Budapest redessinerait les équilibres au sein de l’Union.
La guerre des sondages fait rage
La fiabilité des enquêtes d’opinion est devenue un champ de bataille en soi. Les instituts proches du gouvernement (Századvég, Nézőpont) placent le Fidesz en tête avec 5 à 10 points d’avance. Les instituts indépendants montrent l’inverse. En août 2025, le Bureau de protection de la souveraineté (un organisme créé par Orbán) a accusé cinq instituts de sondage de mener des « missions étrangères » en publiant des chiffres favorables à Tisza, rapporte le politologue Gábor Török.
Le précédent de 2022 joue en faveur du Fidesz : cette année-là, les sondages avaient sous-estimé le score du parti au pouvoir de 3 à 5 points. Mais l’écart mesuré aujourd’hui par les instituts indépendants est plus large, et le contexte politique radicalement différent.
Magyar promet l’Europe, Orbán brandit la souveraineté
Le programme de Péter Magyar tient en trois axes : retour à l’état de droit, réconciliation avec Bruxelles et lutte contre la corruption. Il promet de restaurer l’indépendance de la justice, rétablir la liberté de la presse et conditionner les marchés publics à une transparence totale. DW News décrit ce scrutin comme un « référendum entre autoritarisme et démocratie libérale ».
Orbán, de son côté, joue la carte de la souveraineté nationale et de la stabilité. Il se présente comme le rempart contre l’immigration, les « bureaucrates de Bruxelles » et l’ingérence étrangère. Mais les révélations sur les liens présumés de son ministre des Affaires étrangères avec Moscou, dénoncées en mars 2026 par les premiers ministres polonais et irlandais comme « répugnantes » et « sinistres », ont encore fragilisé son récit.
Neuf jours qui peuvent tout changer
Politico Europe qualifie ce scrutin de « plus importante élection de l’UE en 2026 ». Si Magyar l’emporte, ce sera la première alternance en Hongrie depuis 2010 et un signal pour tous les mouvements populistes européens : même les régimes les plus verrouillés ne sont pas éternels. Si Orbán survit, il prouvera une fois de plus que le contrôle des médias et du système électoral pèse plus lourd que les sondages.
Le 12 avril, 7,8 millions d’électeurs hongrois trancheront. Le premier tour de résultats est attendu vers 21 heures, heure de Paris.