175 morts. Dont une majorité de fillettes âgées de 7 à 12 ans. C’est le bilan de la frappe qui a touché l’école primaire Shajareh Tayyebeh, dans le sud de l’Iran, le 28 février dernier. Deux semaines plus tard, les conclusions préliminaires d’une enquête militaire américaine, révélées par le New York Times le 11 mars, pointent la responsabilité des forces des États-Unis. Une erreur de ciblage fondée sur des données périmées serait à l’origine de ce qui pourrait devenir l’une des bavures les plus meurtrières de l’histoire militaire américaine récente.

Un missile sur une école en plein cours

Les faits se sont produits aux alentours de 10h45, heure locale, en pleine activité scolaire. Un missile a percuté le bâtiment de deux étages de l’école Shajareh Tayyebeh, à Minab, dans la province de Hormozgan, au sud de l’Iran. Le toit s’est effondré sur les élèves et les enseignants présents. Selon les autorités iraniennes, au moins 175 personnes ont péri, en grande majorité des enfants, et plusieurs dizaines d’autres ont été blessées.

L’école se situait à quelques centaines de mètres d’installations militaires des Gardiens de la Révolution (l’armée idéologique iranienne). D’après le New York Times, le bâtiment faisait autrefois partie d’une base navale des Gardiens avant d’être reconverti en établissement scolaire il y a plusieurs années, avec ses propres murs d’enceinte et ses entrées indépendantes. Des images satellites analysées par Al Jazeera confirment que l’école était intacte le matin même de la frappe, alors que les raids aériens américano-israéliens venaient de débuter dans la région.

Des coordonnées de tir fondées sur des données périmées

L’enquête préliminaire du Pentagone a identifié l’origine de l’erreur. Les coordonnées de frappe ont été établies par le Commandement central américain (CENTCOM) à partir d’informations fournies par l’Agence de renseignement de la Défense (DIA) qui n’avaient pas été actualisées. Le bâtiment figurait encore sur les listes comme une installation militaire alors qu’il servait d’école depuis plusieurs années.

« Il semble que le Commandement central américain n’ait pas tenu à jour sa liste de cibles », a déclaré à Al Jazeera Mark Cancian, colonel retraité du Corps des Marines et conseiller au Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS), un groupe de réflexion basé à Washington. « Le bâtiment est passé d’un usage militaire à un usage scolaire, et la cellule de ciblage du CENTCOM n’a pas détecté ce changement. »

Les responsables américains cités par le New York Times insistent sur le caractère préliminaire de ces conclusions. Des zones d’ombre subsistent, notamment sur les raisons pour lesquelles les informations périmées n’ont pas fait l’objet d’une double vérification avant le tir. Les États-Unis sont le seul belligérant du conflit à utiliser des missiles de croisière Tomahawk, ce type de munition étant exclusivement fabriqué par l’industriel américain RTX (ex-Raytheon).

À Washington, des versions qui se contredisent

La gestion politique de l’incident a ajouté à la confusion. Donald Trump a d’abord affirmé, samedi 8 mars, que l’Iran lui-même était responsable de la destruction de l’école. « D’après ce que j’ai vu, c’est l’Iran qui a fait ça. Ils n’ont aucune précision avec leurs munitions », a déclaré le président américain, selon le New York Times. Il a également avancé que Téhéran possédait des missiles Tomahawk, une affirmation largement réfutée par les experts militaires.

Pete Hegseth, secrétaire américain à la Défense, présent lors de ces déclarations, n’a pas repris cette version à son compte. Il a indiqué que le Pentagone menait une enquête. Le secrétaire d’État Marco Rubio a pour sa part affirmé que les États-Unis ne cibleraient jamais intentionnellement une école, rapporte Al Jazeera.

Israël a également nié toute implication. « Nous avons vérifié à plusieurs reprises et n’avons trouvé aucun lien entre l’armée israélienne et ce qui s’est passé dans cette école », a déclaré le porte-parole militaire israélien, le lieutenant-colonel Nadav Shoshani.

La publication des conclusions préliminaires par le New York Times contredit directement les affirmations présidentielles, ce qui, selon le quotidien, met mal à l’aise les responsables militaires qui ont pris connaissance des résultats de l’enquête.

46 sénateurs exigent des réponses

L’incident a provoqué une mobilisation au Congrès. Quarante-six sénateurs démocrates ont cosigné une lettre adressée au secrétaire à la Défense, exigeant « une enquête rapide ». Le document, cité par Al Jazeera, souligne que « les résultats de cette attaque sont horribles » et que « la majorité des personnes tuées étaient des filles âgées de 7 à 12 ans ».

Les sénateurs posent une série de questions précises : les forces américaines ont-elles conduit cette frappe ? Quelles mesures l’armée a-t-elle prises pour prévenir les pertes civiles ? Quel rôle les outils d’intelligence artificielle ont-ils joué dans la sélection des cibles ? Cette dernière interrogation fait écho aux débats croissants sur l’utilisation de systèmes automatisés dans le ciblage militaire, un sujet déjà au cœur des tensions liées au conflit en cours.

Un précédent qui rappelle Kaboul et Kunduz

La frappe de Minab s’inscrit dans une série d’erreurs de ciblage qui ont marqué les opérations militaires américaines ces dernières décennies. En août 2021, un drone américain avait tué dix civils à Kaboul, dont sept enfants, lors du retrait d’Afghanistan. L’armée avait d’abord qualifié cette frappe de « légitime » avant de reconnaître une « erreur tragique » plusieurs semaines plus tard. En octobre 2015, le bombardement de l’hôpital de Médecins Sans Frontières à Kunduz, toujours en Afghanistan, avait fait 42 morts.

Avec 175 victimes en une seule frappe, l’incident de Minab dépasse largement ces précédents en termes de pertes humaines. L’Iran a par ailleurs qualifié l’attaque de « double frappe », alléguant que deux missiles auraient visé le même site en succession rapide, le second ciblant les secouristes venus porter assistance aux victimes de la première explosion. Cette allégation n’a pas été confirmée par des sources indépendantes.

Une enquête loin d’être terminée

Les conclusions définitives du Pentagone n’ont pas encore été rendues publiques. L’enquête se poursuit dans un contexte de guerre ouverte entre les États-Unis, Israël et l’Iran, un conflit entamé le 28 février qui entre désormais dans sa troisième semaine et dont les conséquences économiques se font déjà sentir à l’échelle mondiale, notamment sur les marchés pétroliers.

Le Congrès américain attend les réponses de l’administration à la lettre des 46 sénateurs. Ce document pourrait contraindre le Pentagone à fournir un compte rendu détaillé de la chaîne de décision qui a conduit au bombardement de l’école de Minab, y compris sur le rôle des systèmes de renseignement automatisés dans la validation des cibles.