De +88 à +19 en un an. Le dernier baromètre industriel de Bercy, publié ce dimanche 29 mars, confirme ce que les industriels constatent depuis des mois : la réindustrialisation française, promesse présidentielle martelée depuis 2022, s’essouffle à grande vitesse. Et encore, le chiffre de Bercy est le plus optimiste sur le marché.

Car un autre compteur tourne en parallèle. Le cabinet indépendant Trendeo, qui publie ses propres calculs, aboutit à un solde de -63 pour la même année 2025 : 116 ouvertures contre 179 fermetures. Un niveau qui n’avait plus été atteint depuis 2013. Entre le +19 officiel et le -63 privé, l’écart dit beaucoup sur la façon dont la France mesure sa propre désindustrialisation.

Deux thermomètres, deux diagnostics

Pourquoi un tel fossé entre les deux bilans ? La réponse tient à la méthodologie. Bercy comptabilise les ouvertures, extensions, fermetures et réductions de sites. Trendeo fait le même exercice, mais avec un périmètre plus large et des critères différents sur ce qui constitue un « site industriel ». Les deux ont raison dans leur propre cadre. Le problème, c’est que le cadre de Bercy produit un chiffre positif, et celui de Trendeo un chiffre négatif, pour la même réalité.

Même en prenant le chiffre gouvernemental, la tendance est sans appel. En 2024, le solde net était de +88. Au premier semestre 2025, il tombait déjà à +9, selon le baromètre semestriel publié en octobre. Sur l’année complète, +19. Bercy reconnaît que « la tendance au ralentissement se poursuit de façon marquée ».

Les secteurs qui montent, ceux qui coulent

Le chiffre global masque un tableau à deux vitesses que BFM TV qualifie de « deux France industrielles ». D’un côté, l’industrie verte affiche le meilleur score avec +26 ouvertures nettes, portée par les batteries, le recyclage et l’hydrogène. La défense, l’aéronautique et le spatial suivent à +19, dopés par le réarmement européen et les commandes militaires. L’électronique complète le podium à +12.

De l’autre côté, la saignée est ancienne et profonde. Les transports perdent 14 sites. La chimie, l’industrie mécanique et la métallurgie reculent chacune de 6 à 8 unités. Selon Trendeo, l’alimentaire a encaissé un solde de -30 en 2025, la métallurgie -22, l’automobile -30. Pour ces secteurs, le cabinet est catégorique : « la courbe ne s’est jamais redressée, même pendant la période faste 2021-2022 ». Le déclin est structurel, continu depuis 2009, et le rebond post-Covid n’a au mieux que ralenti la pente sans jamais l’inverser.

Les PME trinquent, les géants encaissent

Le grain le plus fin des données raconte une histoire de classes. L’analyse par taille d’entreprise aggrave le constat. Trendeo relève que « toutes les catégories d’entreprises ouvrent moins d’usines qu’en moyenne, avec un décrochage particulièrement marqué chez les PME ». Ce sont les petites et moyennes structures qui encaissent le plus fort des fermetures, celles qui n’ont ni les marges pour absorber la hausse des prix de l’énergie ni les équipes juridiques pour naviguer dans les méandres des aides publiques.

Le contexte international n’aide personne. Bercy pointe trois facteurs convergents : les surcapacités asiatiques, les droits de douane instaurés par les États-Unis en 2025, et la hausse persistante des coûts énergétiques qui plombe la compétitivité des industriels français. L’instabilité politique intérieure a ajouté sa couche : selon Forbes France, le solde mensuel a plongé à partir de septembre 2025 avec la fin du gouvernement Bayrou, tombant à -16 en novembre et décembre.

La France à 9 %, l’Allemagne à 19 %

Pour mesurer l’ampleur du décrochage, il faut lever la tête au-dessus des baromètres annuels. Selon l’INSEE, l’industrie manufacturière représente moins de 9 % du PIB français. La moyenne européenne se situe à 14 %. L’Allemagne culmine à 19 %. Entre 1980 et 2020, la France a perdu environ deux millions d’emplois industriels, selon la même source. Chaque fermeture d’usine en 2025 s’inscrit dans cette érosion de quarante ans.

Marc Ferracci, ministre chargé de l’industrie et de l’énergie, a reconnu devant la Commission d’enquête sur les freins à la réindustrialisation, en juin 2025, que « la réindustrialisation est essentielle pour la souveraineté, la prospérité et la cohésion des territoires ». Six mois plus tard, les territoires en question voient leurs derniers employeurs industriels plier bagage. Le paradoxe, c’est que l’argent coule. Trendeo recense 125 milliards d’euros d’investissements annoncés en 2025, soit 61 % de plus qu’en 2024 et 200 % de plus qu’en 2022. Mais ces sommes se concentrent sur une poignée de méga-projets (la levée de 1,7 milliard de Mistral AI par exemple) qui ne créent que peu d’emplois industriels au sens classique. L’argent va aux géants, les PME ferment.

150 usines « en cours de création », mais quand ?

Bercy veut rassurer. Le baromètre mentionne 150 usines « en cours de création », soutenues par le crédit d’impôt industrie verte, l’appel à projets Première usine du plan France 2030 et les engagements pris lors des sommets Choose France. Le gouvernement assure « intensifier son action » au niveau européen, citant la préférence européenne, la simplification des procédures et le renforcement du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF).

Mais Nicolas Dufourcq, directeur général de Bpifrance, tempère : la réindustrialisation « est sur un plateau » et « il faut de plus en plus d’efforts » pour simplement s’y maintenir. Le mot « plateau » est diplomatique. Les chiffres disent autre chose : entre le +88 de 2024 et le -63 de Trendeo en 2025, c’est plutôt une falaise.

Le prochain baromètre de Bercy, qui couvrira le premier semestre 2026, sera publié à l’automne. Il dira si les 150 usines annoncées ont quitté le papier pour rejoindre le terrain, ou si la promesse de réindustrialisation reste ce qu’elle est depuis quarante ans : un mot de campagne.