106 décibels. C’est le seuil à partir duquel les dix patients de l’essai clinique n’entendaient rien, ou presque. Quatre mois plus tard, une fillette de sept ans discutait avec sa mère sans lire sur les lèvres. L’étude, publiée le 3 avril dans Nature Medicine par une équipe sino-suédoise, décrit les résultats d’une injection unique dans l’oreille interne qui a restauré l’audition chez dix personnes sourdes de naissance. Du nourrisson à l’adulte de 24 ans, tous ont progressé.

Une protéine absente, un silence permanent

Les dix patients souffraient d’une mutation du gène OTOF, identifié en 1999 et responsable de la production d’otoferline. Cette protéine sert de relais entre les cellules sensorielles de la cochlée et le nerf auditif. Sans elle, le son entre dans l’oreille mais le cerveau ne reçoit jamais le message. Les cellules ciliées fonctionnent, le tympan vibre, la mécanique est intacte, sauf que le signal s’arrête net avant d’atteindre le cortex.

Ce type de surdité, classé DFNB9, concerne 3 à 5 naissances sur 100 000 et représente environ 5 % des surdités congénitales. Rapporté aux 26 millions de personnes nées sourdes dans le monde, selon l’Organisation mondiale de la santé, le vivier de patients potentiels se chiffre en centaines de milliers. En France, en Allemagne, au Royaume-Uni, en Espagne, en Italie et aux États-Unis, la Fondation pour l’audition estime à 20 000 le nombre de personnes porteuses de cette mutation précise.

Un virus synthétique, une seule piqûre

Le principe tient en une phrase : injecter dans l’oreille interne un virus inoffensif qui transporte une copie fonctionnelle du gène OTOF. L’équipe, dirigée par Maoli Duan du Karolinska Institutet de Stockholm, a utilisé un vecteur AAV (virus adéno-associé synthétique) conçu par la société Otovia Therapeutics. Le virus pénètre les cellules de la cochlée, y dépose le gène, et celles-ci commencent à fabriquer l’otoferline manquante.

L’injection passe par la membrane de la fenêtre ronde, une structure située à la base de la cochlée, accessible par chirurgie mini-invasive. Une seule dose suffit. Les dix patients, âgés de un à vingt-quatre ans, ont été traités dans cinq hôpitaux chinois, dont l’hôpital Zhongda de l’Université du Sud-Est, entre 2023 et 2024. Le suivi a duré six à douze mois.

De 106 décibels à 52 : les chiffres qui comptent

En moyenne, le seuil d’audition des patients est passé de 106 décibels (surdité profonde) à 52 décibels (déficience modérée). Pour situer : 106 décibels, c’est le niveau d’un marteau-piqueur perçu à un mètre. À 52 décibels, on entend une conversation normale dans un salon calme. La plupart des patients ont montré des progrès dès le premier mois. Les enfants de cinq à huit ans ont enregistré les meilleures réponses. La fillette de sept ans, cas le plus spectaculaire, a récupéré une audition quasi complète en quatre mois.

Chez les adultes, les gains étaient moindres mais mesurables. Le patient le plus âgé, 24 ans, a vu son seuil baisser de plusieurs dizaines de décibels sans atteindre les performances des enfants. L’hypothèse des chercheurs : le cerveau des jeunes enfants conserve une plasticité auditive qui facilite l’intégration du signal sonore. Les circuits neuronaux des adultes, privés de stimulation pendant des années, réagissent plus lentement, comme un muscle qu’on n’a pas sollicité depuis longtemps. « C’est un pas immense dans le traitement génétique de la surdité, un traitement qui peut changer la vie d’enfants et d’adultes », a déclaré Maoli Duan dans le communiqué du Karolinska Institutet.

Des effets secondaires légers, un financement privé

Côté sécurité, aucun effet indésirable grave n’a été relevé pendant la période de suivi. L’effet secondaire le plus fréquent était une baisse temporaire des neutrophiles, un type de globule blanc impliqué dans la défense immunitaire. Le protocole a été financé par plusieurs programmes de recherche chinois et par Otovia Therapeutics, la biotech qui a conçu le vecteur viral. Cette double casquette soulève la question classique des conflits d’intérêts dans les essais sponsorisés par l’industrie. L’étude reste un essai de phase précoce, mené sur un seul bras (pas de groupe de contrôle placebo), avec un échantillon réduit. Dix patients, c’est suffisant pour prouver un concept. C’est insuffisant pour garantir l’efficacité et la sécurité à grande échelle.

OTOF, premier maillon d’une chaîne plus longue

La surdité liée au gène OTOF ne couvre qu’une fraction du problème. D’après l’Institut Pasteur, plus de 120 gènes différents peuvent provoquer une perte d’audition quand ils mutent. Les deux plus fréquents, GJB2 et TMC1, font déjà l’objet de recherches en thérapie génique animale. Si les résultats se confirment chez l’humain, la même stratégie (un virus porteur, une injection, un gène réparé) pourrait s’appliquer à d’autres formes de surdité héréditaire.

L’OMS projette 900 millions de personnes atteintes de déficience auditive d’ici 2050, soit une personne sur dix. La majorité de ces cas relèvent du vieillissement, de l’exposition au bruit ou d’infections mal soignées, pas de mutations génétiques. La thérapie génique ne les concerne pas, du moins pas dans l’état actuel de la science. Les implants cochléaires resteront la référence pour les surdités non génétiques, avec leurs limites : chirurgie lourde, son métallique, entretien à vie.

Pour les enfants nés sourds à cause d’un gène défaillant, la donne change. Pour les enfants nés sourds à cause d’un gène défaillant, la perspective est différente. L’essai sino-suédois prouve que le concept fonctionne sur l’humain, pas seulement sur la souris de laboratoire. La prochaine étape, des essais multicentriques avec placebo et des centaines de participants, décidera si cette injection unique deviendra un traitement standard ou restera une prouesse de laboratoire. Les premiers résultats de ces essais élargis sont attendus courant 2027.