Plus de vingt modèles climatiques, et pas un seul qui diverge. Les dernières projections du centre européen de prévision météorologique (ECMWF), publiées début avril 2026, pointent toutes vers le même scénario : un El Niño modéré à fort d’ici le milieu de l’été, avec une probabilité de 62 % selon la NOAA américaine. Si les courbes de température océanique continuent sur cette trajectoire, l’événement pourrait devenir le plus puissant jamais enregistré.

Le Pacifique chauffe par en dessous

Pour le moment, le Pacifique tropical est encore officiellement en phase La Niña. L’indice Niño 3.4, qui mesure la température de surface dans la zone clé du Pacifique central, affiche -0,5 °C par rapport à la moyenne. En surface, rien d’alarmant. Mais sous l’eau, les capteurs racontent une autre histoire.

Les océanographes de la NOAA relèvent une « quantité importante de chaleur dans l’océan subsurfacique ». Cette réserve thermique, accumulée à plusieurs dizaines de mètres de profondeur, remonte progressivement vers la surface à mesure que les alizés faiblissent. C’est le mécanisme classique qui précède un El Niño, mais l’ampleur du stock de chaleur dépasse celle observée avant les précédents événements majeurs.

La transition de La Niña vers une phase neutre devrait se produire d’ici un mois, selon le bulletin du 12 mars de la NOAA. D’ici octobre 2026, les modèles de l’ECMWF suggèrent que l’indice Niño 3.4 franchira le seuil de +2 °C, la barre au-delà de laquelle les scientifiques parlent de « Super El Niño ».

1982, 1997, 2015 : ce que les précédents racontent

L’histoire climatique ne compte que trois Super El Niño confirmés depuis le début des relevés modernes. Chacun a laissé des traces profondes.

En 1997-1998, les eaux du Pacifique central avaient grimpé de 2,6 °C au-dessus de la normale. Le Pérou avait subi des inondations qui avaient tué plus de 300 personnes et détruit des infrastructures pour des milliards de dollars. L’Indonésie, elle, avait brûlé : la sécheresse avait alimenté des incendies de forêt si massifs que le smog recouvrait l’Asie du Sud-Est pendant des semaines.

Celui de 2015-2016 avait atteint un pic de 2,8 °C au-dessus de la moyenne dans le Pacifique central. 2016 était devenu l’année la plus chaude jamais mesurée, un record qui a tenu jusqu’en 2024. Les pertes économiques liées aux catastrophes climatiques cette année-là avaient dépassé 175 milliards de dollars à l’échelle mondiale, selon les données du réassureur Munich Re.

Ce qui rend le scénario 2026 différent, c’est la ligne de départ. Les émissions de gaz à effet de serre ont relevé la température de base de la planète de 0,3 °C depuis 2015. Un Super El Niño d’intensité comparable ajouterait sa chaleur à un socle déjà record, comme verser de l’eau brûlante dans une baignoire tiède.

Ce qui attend l’Europe cet été

Un El Niño fort ne frappe pas l’Europe de plein fouet, contrairement au Pacifique ou à l’Amérique du Sud. Son influence passe par la modification des courants atmosphériques à grande échelle, un effet domino qui traverse l’hémisphère en quelques semaines. Les prévisions saisonnières dessinent un schéma assez net : températures au-dessus des normales sur l’Europe centrale et du Nord, pluviométrie renforcée dans la majeure partie du continent, avec un déficit possible au nord-ouest.

Les étés caniculaires qui ont frappé la France en 2022 et 2023 pourraient trouver un rival sérieux. L’Europe centrale, de l’Allemagne à la Pologne, concentre le risque thermique le plus élevé d’après les modèles analogiques, ceux qui comparent la situation actuelle aux précédents El Niño. Les agriculteurs européens, déjà confrontés à des rendements sous pression après la sécheresse de 2022 et les excès d’eau de 2024, devront composer avec un paramètre supplémentaire d’incertitude sur leurs récoltes estivales.

Le reste du monde retient son souffle

Le tableau global est plus brutal. L’Inde, premier pays touché par l’affaiblissement de la mousson lors des précédents épisodes, risque des pertes agricoles massives qui affecteraient directement le prix du riz et du blé sur les marchés mondiaux. L’Australie, l’Indonésie, les Philippines et l’Afrique centrale s’attendent à des sécheresses prolongées. De l’autre côté du spectre, le Pérou, l’Équateur, l’Afrique de l’Est et le Moyen-Orient se préparent à des pluies torrentielles et des crues.

Aux États-Unis, le paradoxe est frappant : un Super El Niño réduit l’activité cyclonique dans l’Atlantique, mais amplifie celle du Pacifique, menaçant Hawaï, Guam et l’Asie orientale. La côte ouest américaine, habituée à la sécheresse, pourrait recevoir des précipitations inhabituelles, tandis que les grandes plaines verraient se multiplier les épisodes orageux violents.

Les conséquences ne s’arrêtent pas à la météo. Lors du Super El Niño de 2015-2016, la production céréalière mondiale avait chuté de 3 %, selon la FAO. Les prix alimentaires avaient grimpé en flèche dans les pays les plus vulnérables. Un scénario comparable en 2026, sur fond de tensions géopolitiques au Moyen-Orient et de crise des prix de l’énergie, amplifierait l’impact sur les économies déjà fragilisées.

2026 ou 2027, l’un des deux battra le record

Les climatologues sont catégoriques sur un point : si l’El Niño se développe comme prévu et se prolonge jusqu’à l’hiver, 2026, 2027, ou les deux, deviendront les années les plus chaudes jamais mesurées depuis le début des relevés instrumentaux au XIXe siècle. Le record actuel appartient à 2024, première année où la température globale avait dépassé le seuil symbolique de 1,5 °C au-dessus de la moyenne préindustrielle.

La probabilité d’un scénario extrême reste estimée à une chance sur trois par la NOAA, celle d’un indice Niño 3.4 dépassant +1,5 °C d’ici la fin de l’année. Pas une certitude, mais un risque que la communauté scientifique prend très au sérieux.

La NOAA publiera une mise à jour de ses prévisions ENSO le 9 avril. Les modèles européens seront recalibrés dans la foulée. Si les chiffres confirment la tendance actuelle, les gouvernements n’auront que quelques semaines pour ajuster leurs plans de prévention estivaux, des réserves d’eau aux dispositifs anti-canicule. Le dernier Super El Niño remonte à dix ans. Le prochain pourrait réécrire les manuels.