70 000 euros hors taxes. C’est le tarif qu’aurait fixé Jean-Luc Bagur, 69 ans, « vénérable maître » d’une loge maçonnique des Hauts-de-Seine, pour faire assassiner une concurrente dans le secteur du coaching. Le contrat a été confié, les tueurs recrutés, l’arme chargée. Seul un plombier de Créteil, intrigué par deux hommes encagoulés dans une Clio noire garée devant la crèche de son bébé, a empêché l’exécution. Ce geste banal, un appel à la police un matin de juillet 2020, a fait exploser l’une des affaires criminelles les plus sidérantes de l’histoire judiciaire française.

À partir du 30 mars 2026, vingt-deux accusés comparaissent devant la cour d’assises spéciale de Paris. Le procès, prévu pour durer plus de trois mois jusqu’au 16 juillet, promet de mettre en lumière les rouages d’une officine du crime nichée au cœur d’une fraternité maçonnique. L’affaire Athanor mêle agents de la DGSE manipulés, anciens policiers, chefs d’entreprise et militaires dans un réseau tentaculaire où les « missions » allaient de l’intimidation violente au meurtre sur commande.

Un assassinat déguisé en mission d’État

Le point de bascule survient le 24 juillet 2020. Quand les policiers interpellent Pierre B. et Carl E. dans leur Clio aux fausses plaques, ils découvrent un arsenal digne d’un film : tracker, bouchons d’oreilles, réducteur de bruit artisanal bricolé avec des sachets de compote, et un pistolet 9 mm. Pierre B. assène aux enquêteurs une explication stupéfiante : il affirme être membre du Service Action de la DGSE, en « mission homo » (homicide ciblé), chargé d’éliminer une espionne du Mossad israélien opérant sur le sol français.

La cible désignée, Marie-Hélène Dini, est en réalité une cheffe d’entreprise dans le coaching professionnel qui n’a aucun lien avec le renseignement. « En bas de chez moi il y avait deux policiers avec le brassard, qui me disent : « Madame, vous avez été victime d’une tentative d’homicide ». Je leur dis : « Mais vous êtes sûrs que vous ne vous trompez pas de personne ? » », raconte-t-elle à France Info. Installée à Annecy, elle dit ne plus « supporter » Paris depuis les faits.

Les deux hommes sont bien des agents de la DGSE, noms de code « Dagomar » et « Adelard », affectés à la base ultra-secrète de Cercottes dans le Loiret. Mais la DGSE confirme rapidement aux enquêteurs : aucune « mission homo » n’a été ordonnée. Pierre B. et Carl E. sont de simples gardiens de base, sans habilitation pour des opérations extérieures. Selon l’avocat de Carl E., Me Romain Ruiz, « il n’a pour défaut que d’être un bon soldat et d’avoir suivi des ordres qu’il pensait venir de sa hiérarchie ».

La loge qui fabriquait des tueurs

L’enquête de la brigade criminelle remonte vite le fil. Derrière la tentative d’assassinat se dessine un réseau organisé autour de la loge Athanor, du nom d’un fourneau alchimique symbolisant la transformation intérieure. Installée à Puteaux (certaines sources mentionnent Neuilly-sur-Seine), cette loge d’une vingtaine de membres appartenait à la Grande Loge Alliance Maçonnique Française (GLAMF), fondée en 2012 parmi quelque 700 loges.

Trois figures dominent l’organigramme criminel. Jean-Luc Bagur, le commanditaire, collectionneur d’armes et rival professionnel de Marie-Hélène Dini. Frédéric Vaglio, intermédiaire et spécialiste de la sécurité privée, qui fait le lien entre les commanditaires et les exécutants. Daniel Beaulieu, ancien agent des services de renseignement reconverti dans l’intelligence économique, qui recrute les bras armés en leur faisant miroiter des missions patriotiques. Tous trois encourent la réclusion criminelle à perpétuité.

Le mécanisme est redoutable : Beaulieu puise dans son passé de barbouze pour convaincre de jeunes hommes qu’ils servent la France. Sébastien Leroy, l’un des principaux exécutants, pensait sincèrement travailler pour le renseignement intérieur. « Il assume ses responsabilités, mais il considère qu’il ne doit pas être le seul à payer », explique son avocat Me Antoine Ory à France Info. C’est d’ailleurs Leroy qui, après son arrestation, commence à dénoncer les autres membres du réseau.

Un pilote abattu dans son parking, enterré à 500 km

L’affaire la plus grave précède la tentative d’assassinat de Marie-Hélène Dini. En novembre 2018, Laurent Pasquali, pilote automobile amateur de 43 ans, disparaît de son domicile de Levallois-Perret. D’après BFMTV, son appartement est vidé de tout matériel informatique et sa voiture est retrouvée calcinée sur un parking du 12e arrondissement de Paris. L’enquête piétine jusqu’en 2021, quand l’ombre d’Athanor surgit.

La reconstitution des faits est glaçante. Un ou deux tueurs attendaient Pasquali dans le parking souterrain de son immeuble, cachés dans un véhicule, armés d’un pistolet muni d’un silencieux. Le pilote a été abattu sur place. Son corps a ensuite été transporté et enterré dans un bois à Cistrières, en Haute-Loire, à quelque 500 kilomètres de Paris. Des ossements y sont découverts en septembre 2019, mais ne sont pas immédiatement identifiés.

Selon l’enquête, Pasquali avait touché environ 200 000 euros pour apposer un logo publicitaire sur sa voiture de rallye durant les courses, mais n’aurait pas respecté les termes du contrat. Un couple de l’Oise, un médecin-biologiste et son épouse, est soupçonné d’avoir commandité l’assassinat pour récupérer cette somme. Le frère de la victime, Frédéric Wayenberg, témoigne sur France Info d’un repas de famille peu avant le drame : « Je l’ai senti vraiment à bout de nerfs. Il va se passer quelque chose et il le sait à ce moment-là. »

Des maires surveillés, des élus tabassés

Le réseau Athanor ne se limitait pas aux règlements de comptes entre particuliers. L’affaire a des ramifications politiques directes, comme le révèle actu.fr. À Saint-Maur-des-Fossés, dans le Val-de-Marne, Frédéric Vaglio organise dès 2014 la surveillance de Sylvain Berrios, alors candidat à la mairie et rival de l’édile en place Henri Plagnol. L’opération est commandée par la directrice de cabinet de ce dernier, via son conjoint, Vaglio lui-même.

La violence franchit un palier en octobre 2016. Jean-François Le Helloco, ami de Berrios et conseiller départemental, est agressé chez lui par deux hommes cagoulés qui le rouent de coups sous les yeux de sa femme enceinte. « Reste tranquille pour ta femme et tes gosses », lâchent les agresseurs avant de photographier leur victime ensanglantée. Dix jours d’incapacité de travail. L’enquête de l’époque n’aboutit pas.

Le nouveau maire Berrios reçoit ensuite une lettre anonyme : « Tu as signé ton arrêt de mort, tu as vu ce qui est arrivé à ton ancien bras droit. » Vaglio pousse plus loin, confiant à Beaulieu un « contrat » de 10 000 euros contre l’élu. L’ancien barbouze promet que la somme permettrait d’envoyer Berrios « de la chaise roulante au cercueil ». L’apprenti tueur Leroy surveille les allées et venues du maire pendant des mois. La mission finit par avorter.

Un réseau aux ramifications vertigineuses

L’inventaire des « missions » ne s’arrête pas là. D’après Le Parisien et 20 Minutes, les enquêteurs ont répertorié plus d’une centaine de crimes et délits attribuables à l’officine : agression et vol par un faux livreur de pizzas, incendie de véhicule, dépôts de rats morts dans un jardin. Certains projets n’ont pas abouti, comme la « neutralisation » d’un opposant politique congolais, celle d’un individu présenté comme « salafiste » en Haute-Savoie, ou l’extorsion d’un milliardaire russe à Monaco.

Lors de sa garde à vue, Sébastien Leroy estime qu’il pourrait y avoir « entre 10 et 20 assassinats au total », mentionnant la mort d’un ambassadeur chinois en Israël. Daniel Beaulieu minimise, parlant de cas « sur les doigts d’une main ». Un lien éventuel avec la tuerie de Chevaline, quadruple meurtre non résolu de 2012 en Haute-Savoie, a aussi été examiné après la découverte de munitions rares chez Beaulieu, mais les vérifications n’ont pas été concluantes, selon l’article Wikipédia dédié à l’affaire.

Le parcours de Beaulieu résume à lui seul l’opacité du dossier. Incarcéré après sa garde à vue, il est retrouvé « gisant dans une mare de sang » dans sa cellule de Meaux-Chauconin en janvier 2021, rapporte 20 Minutes. Aujourd’hui âgé de 72 ans et en fauteuil roulant, il souffre d’un traumatisme crânien et dit ne conserver aucun souvenir de l’incident. Des expertises ont conclu qu’il pouvait comparaître malgré des troubles de la concentration.

Trois mois pour démêler le vrai du faux

Parmi les vingt-deux accusés figurent quatre militaires de la DGSE, trois policiers, six chefs d’entreprise, un agent de sécurité, un médecin et une ingénieure. Leurs profils, âgés de 30 à 73 ans, sont pour la plupart dénués d’antécédents judiciaires. C’est précisément ce qui rend l’affaire si troublante : des citoyens en apparence ordinaires, insérés dans des structures respectables, convertis en réseau criminel par un mélange de cupidité, de fascination pour le secret et de manipulation.

Le procès, prévu jusqu’au 16 juillet 2026, devra trancher sur les responsabilités individuelles dans un enchevêtrement de manipulations croisées. Chaque accusé renvoie la faute sur un autre : les militaires disent avoir suivi des ordres, les exécutants accusent les commanditaires, les commanditaires nient avoir voulu la mort de quiconque. La Grande Loge Alliance Maçonnique Française, elle, a exclu les membres impliqués et rappelé que la loge Athanor ne représentait en rien les valeurs de la franc-maçonnerie. Le verdict n’est pas attendu avant la mi-juillet.