Mercredi 8 avril, la direction interministérielle du numérique a posé un acte que les partisans du logiciel libre attendaient depuis vingt ans. La DINUM, cerveau numérique de l’État, quitte Windows au profit de Linux. Et elle ordonne à chaque ministère de préparer son plan de sortie avant l’automne.

103 000 gendarmes avaient montré la voie depuis 2004

La gendarmerie nationale n’a pas attendu le séminaire d’avril pour sauter le pas. Dès 2004, les militaires ont commencé à troquer la suite Office contre OpenOffice, Firefox et Thunderbird sur leurs machines. Quatre ans plus tard, un système maison baptisé GendBuntu, construit sur Ubuntu, prenait le relais de Windows sur les postes de travail.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En juin 2024, 103 164 machines tournaient sous Linux, soit 97 % du parc informatique de la gendarmerie, selon les données de l’institution. La facture annuelle a fondu de 2 millions d’euros et le coût total de possession a reculé de 40 %, rapporte le site Linuxiac.

Le modèle est là, documenté, éprouvé sur le terrain depuis près de deux décennies. Mais il est resté un cas isolé. Le reste de l’administration a continué de renouveler ses contrats Microsoft, pour un montant cumulé de 1,5 milliard d’euros en cinq ans de licences logicielles propriétaires, selon les calculs de l’association April.

Sept chantiers ouverts, un seul délai : l’automne

Le séminaire du 8 avril, organisé conjointement par la DINUM, la Direction générale des entreprises, l’ANSSI et la Direction des achats de l’État, ne se limite pas au système d’exploitation. Chaque ministère et ses opérateurs publics doivent remettre avant l’automne 2026 un plan de réduction des dépendances extra-européennes couvrant sept axes : poste de travail, outils collaboratifs, antivirus, intelligence artificielle, bases de données, virtualisation et équipements réseau. Tous les maillons de la chaîne numérique sont ciblés.

Première traduction concrète : la Caisse nationale d’Assurance maladie a annoncé la migration de ses 80 000 agents vers les outils du socle interministériel. Tchap, la messagerie chiffrée de bout en bout déjà adoptée par plus de 600 000 fonctionnaires, remplacera les solutions privées. Visio prendra la place de Teams et Zoom pour les réunions. FranceTransfert assurera l’échange de documents sensibles. La plateforme nationale des données de santé, de son côté, sera hébergée sur un cloud européen certifié par l’ANSSI avant la fin de l’année.

Ce n’est pas un coup de tête. En janvier dernier, l’État avait déjà ordonné le remplacement de Teams et Zoom par Visio pour les 2,5 millions d’agents de la fonction publique d’État, avec une échéance fixée à 2027. Le virage Linux s’inscrit dans cette accélération méthodique.

« L’État ne peut plus se contenter de constater sa dépendance »

David Amiel, ministre de l’Action et des Comptes publics, n’a pas mâché ses mots lors du séminaire. « La souveraineté numérique n’est pas une option », a martelé le ministre, selon le communiqué officiel de la DINUM. Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique, a enfoncé le clou : « C’est une nécessité stratégique. »

Derrière les déclarations, le contexte géopolitique pèse lourd. Les tensions entre l’Union européenne et les États-Unis au début de 2025, les interrogations récurrentes sur l’accès des agences américaines aux données via le Cloud Act et la concentration du marché poussent les gouvernements européens à revoir leurs dépendances. Les fournisseurs cloud américains captent encore environ 85 % du marché européen du cloud, selon les estimations sectorielles compilées par The Next Web. Les dépenses européennes en cloud souverain devraient atteindre 23 milliards d’euros d’ici 2027.

La France consacrait, selon les derniers chiffres publics disponibles, au moins 300 millions d’euros par an en licences logicielles, dont plus de 50 millions pour les seuls produits Microsoft, d’après les données compilées par le site Developpez.com. Réduire cette facture tout en reprenant le contrôle sur les données sensibles : le double objectif est posé.

L’Allemagne a déjà 80 % de ses postes sous Linux

La France n’avance pas en terrain vierge. Le Land allemand du Schleswig-Holstein a lancé sa migration dès 2024. Début 2026, près de 80 % de ses 30 000 postes de travail fonctionnent sous Linux. L’économie réalisée atteint 15 millions d’euros pour la seule année 2026, en licences Microsoft non renouvelées, rapporte The Next Web.

L’Italie, l’Espagne et plusieurs pays nordiques étudient des trajectoires comparables. Mais l’ampleur du projet français reste sans équivalent : 2,6 millions de fonctionnaires sont potentiellement concernés, répartis dans des dizaines de ministères aux systèmes hétérogènes et aux usages très différents.

Pour accompagner la bascule, l’État s’appuie sur La Suite Numérique, un ensemble d’outils souverains hébergés chez Outscale, filiale de Dassault Systèmes certifiée par l’ANSSI. Tchap, Visio, webmail, stockage de fichiers et édition collaborative forment un écosystème conçu pour se substituer progressivement à l’environnement Microsoft Office 365.

Le vrai test se jouera dans les couloirs des ministères

Annoncer une migration depuis un séminaire, c’est la partie simple. La mener à bien dans des administrations qui ont construit vingt ans de processus internes autour d’Excel, Outlook et Active Directory représente un chantier d’une tout autre ampleur. La gendarmerie a mis quatre ans entre ses premiers tests et le déploiement massif, avec un parc homogène et une chaîne de commandement qui facilite l’adoption. Les ministères civils devront composer avec des parcs disparates, des logiciels métier verrouillés sur Windows et des agents pas toujours formés aux alternatives libres.

Les premières « rencontres industrielles du numérique », programmées en juin 2026, rassembleront ministères et éditeurs privés. L’objectif affiché : bâtir une « alliance public-privé pour la souveraineté européenne » et transformer les engagements de principe en feuilles de route opérationnelles. C’est à cette étape que le calendrier réel se dessinera, avec les premiers retours du terrain et les arbitrages budgétaires qui vont avec.

Les plans ministériels sont attendus à l’automne. L’Europe du cloud souverain, elle, regarde Paris avec attention.