Trois dollars. C’est ce que coûterait la production d’une dose mensuelle injectable de sémaglutide, la molécule vendue sous les noms d’Ozempic et de Wegovy. Aux États-Unis, cette même dose se facture environ 200 dollars. Le rapport, publié sur la base de prépublication scientifique medRxiv le 4 mars, met en lumière un gouffre entre le prix réel de fabrication et ce que paient les patients.

66 fois moins cher : les calculs de Liverpool

L’étude, menée par le Dr Andrew Hill de l’université de Liverpool et le professeur François Venter de l’université du Witwatersrand à Johannesburg, s’appuie sur les données d’expédition d’ingrédients actifs enregistrées entre 2024 et 2025 en Inde. La méthode n’est pas nouvelle : c’est la même qui avait permis de prédire avec précision les futurs prix génériques du sofosbuvir contre l’hépatite C et de plusieurs antirétroviraux contre le VIH.

Résultat : le sémaglutide injectable pourrait être distribué pour 28 à 140 dollars par an, selon les volumes de production. La version orale, encore récente et plus complexe à formuler, reviendrait à environ 16 dollars mensuels. Le poste de dépense le plus lourd n’est pas la molécule elle-même, mais le stylo injecteur, dont le coût pèse de manière disproportionnée dans la facture finale.

« Ces prix bas ouvrent la porte à un accès mondial pour un médicament essentiel », a déclaré le Dr Hill au Guardian. Le professeur Venter, de son côté, trace un parallèle avec les traitements contre le VIH et la tuberculose, aujourd’hui vendus à des prix proches de leur coût de production dans les pays à revenus faibles. « On peut reproduire ce succès médical pour le sémaglutide », estime-t-il.

Le 21 mars, les brevets tombent dans 10 pays

Le calendrier joue en faveur des fabricants de génériques. Les brevets principaux du sémaglutide arrivent à expiration dès le 21 mars 2026 dans dix pays, selon l’analyse de la base de données MedsPaL. Le Brésil, la Chine, l’Inde, l’Afrique du Sud, la Turquie, le Mexique et le Canada figurent sur cette liste. Ces dix pays représentent à eux seuls 44 % de la population mondiale et 48 % du fardeau global de l’obésité.

Plus surprenant encore : les chercheurs ont identifié 150 pays supplémentaires où Novo Nordisk, le laboratoire danois qui commercialise l’Ozempic, n’a tout simplement jamais déposé de brevet. La quasi-totalité du continent africain est concernée. Au total, 160 pays pourraient accéder à des versions génériques du médicament. Ils concentrent 69 % des cas mondiaux de diabète de type 2 et 84 % des personnes vivant avec une obésité clinique, selon l’étude.

890 millions d’adultes obèses, et un médicament hors de portée

Le sémaglutide, approuvé pour la première fois par les autorités américaines en 2017, agit en imitant une hormone intestinale qui régule l’appétit et la glycémie. Son efficacité contre l’obésité et le diabète de type 2 a été largement documentée, au point que l’Organisation mondiale de la santé l’a inscrit sur sa liste des médicaments essentiels en septembre 2025. Une reconnaissance qui signifie, en théorie, que chaque système de santé devrait pouvoir y donner accès.

La réalité est très différente. Les chiffres de l’OMS dessinent l’ampleur du problème : 890 millions d’adultes vivaient avec l’obésité en 2022, un chiffre qui a plus que doublé depuis 1990. Le diabète a suivi la même trajectoire, passant de 200 millions de personnes touchées en 1990 à 830 millions en 2022. Les hausses les plus brutales sont concentrées dans les pays à revenus faibles et intermédiaires, là où le prix du sémaglutide le rend totalement inaccessible.

« Le coût a été l’un des principaux obstacles à l’accès », confirme la Dre Nomathemba Chandiwana, directrice scientifique de la Fondation Desmond Tutu en Afrique du Sud, qui n’a pas participé à l’étude. Selon elle, environ 27 % des adultes dans le monde rempliraient les critères pour bénéficier de ce type de traitement. La grande majorité vit dans des pays où les médicaments restent hors de prix.

En Europe, il faudra patienter cinq ans de plus

Pour les patients français et européens, la révolution des génériques n’est pas pour tout de suite. Les brevets de Novo Nordisk sur le sémaglutide ne tombent pas avant 2031 en Europe et aux États-Unis, selon les données du cabinet d’analyse IQVIA. Le laboratoire danois, qui a vu ses revenus exploser grâce à l’Ozempic et au Wegovy, dispose encore de brevets secondaires et de protections réglementaires qui pourraient retarder l’arrivée de copies moins chères.

En France, l’Ozempic est remboursé par la Sécurité sociale pour le traitement du diabète de type 2, mais le Wegovy, autorisé dans l’Union européenne depuis 2022 pour la prise en charge de l’obésité, reste peu accessible. L’Agence nationale de sécurité du médicament a d’ailleurs alerté à plusieurs reprises sur l’usage détourné de l’Ozempic à des fins de perte de poids, un phénomène qui a provoqué des tensions d’approvisionnement pour les patients diabétiques.

Les auteurs de l’étude mettent eux-mêmes un bémol à leurs conclusions. Un médicament bon marché ne résoudra pas à lui seul le problème de l’obésité mondiale. « L’insécurité alimentaire, la pauvreté, l’urbanisation et les environnements alimentaires industrialisés » restent les causes structurelles de l’épidémie, rappellent-ils dans leur article. Médecins Sans Frontières avait tiré les mêmes conclusions dans un rapport publié en 2024 sur le coût des traitements antidiabétiques.

Reste un calendrier précis : le 21 mars, les premières barrières tombent. Les fabricants de génériques indiens et brésiliens, déjà positionnés sur le marché des antirétroviraux et des traitements contre l’hépatite C, sont prêts à entrer dans la course. Novo Nordisk, dont l’action a été multipliée par cinq en trois ans, surveille la date de près.