Trente morts, au moins. Des dizaines de blessés. Et des familles qui cherchent encore leurs proches dans les couloirs d’une forteresse vieille de deux siècles. Samedi 11 avril, la Citadelle Laferrière, joyau du patrimoine haïtien perché à 910 mètres d’altitude, s’est transformée en piège mortel.

La bousculade a éclaté à l’entrée du site, selon Jean Henri Petit, responsable de la Protection civile pour le département du Nord. Des étudiants et des visiteurs affluaient pour une célébration annuelle dans cette forteresse classée au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1982. La pluie a frappé au pire moment, déclenchant un mouvement de panique dans une foule déjà comprimée.

Une forteresse bâtie par 20 000 esclaves, submergée par ses visiteurs

La Citadelle Laferrière n’a jamais été prise par un ennemi. Construite entre 1805 et 1820 sur ordre d’Henri Christophe, premier roi d’Haïti, elle devait protéger la toute jeune nation d’un retour des forces françaises. Napoléon, embourbé dans ses guerres européennes, n’a jamais tenté de reprendre l’île. Mais la forteresse, elle, a quand même tué : jusqu’à 20 000 personnes ont péri pendant les quinze années de travaux, des esclaves affranchis forcés de porter des pierres sur un sentier de montagne de huit kilomètres.

Avec ses murs de 40 mètres de haut, ses 10 000 mètres carrés de surface et ses 365 canons encore alignés le long des remparts, le site attire chaque année des milliers de visiteurs. C’est le monument le plus visité d’Haïti, un symbole d’indépendance qui figure sur les billets de banque et les armoiries du pays. Samedi, la foule qui venait célébrer ce symbole s’est retrouvée piégée dans les goulets d’accès taillés pour résister à une armée, pas pour accueillir un festival.

Les secours cherchent encore des disparus

Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a adressé ses « sincères condoléances aux familles endeuillées », assurant de sa « profonde solidarité en cette période de deuil ». Le ministre de la Culture, Emmanuel Menard, a confirmé le bilan de trente victimes et précisé que « les blessés reçoivent actuellement les soins nécessaires » tandis qu’une « équipe de secours recherche les personnes disparues ».

Les opérations de recherche se heurtent à la géographie du site. La Citadelle trône au sommet du Bonnet à l’Évêque, accessible uniquement par un sentier escarpé. Les ambulances ne montent pas jusque-là. Les blessés doivent redescendre à dos de mulet ou à pied avant d’atteindre Milot, la ville la plus proche, qui ne dispose que d’infrastructures médicales rudimentaires.

Un pays sans filet de sécurité

Haïti n’en est pas à sa première tragédie de foule, mais celle-ci frappe un pays déjà à terre. Les gangs armés contrôlent une partie de la capitale et ont déplacé 1,3 million de personnes selon les Nations unies. Il n’y a plus de président en exercice. L’Assemblée nationale et le Sénat restent vacants. Le Premier ministre gouverne par intérim, sans mandat électoral.

Avec un PIB par habitant de 2 670 dollars, Haïti figure parmi les nations les plus pauvres des Amériques. Les infrastructures de secours et de gestion des foules sont quasi inexistantes en dehors de Port-au-Prince. En 2024, l’explosion d’un camion-citerne avait déjà provoqué un drame similaire. En 2021, une autre explosion de carburant avait tué 90 personnes dans le nord du pays.

Les bousculades mortelles, un fléau récurrent

Le drame de la Citadelle s’inscrit dans une série noire mondiale. En 2015, une bousculade pendant le Hajj à La Mecque avait fait plus de 2 400 morts. En 2022, la tragédie d’Itaewon à Séoul avait coûté la vie à 159 personnes dans une ruelle trop étroite. À chaque fois, le même enchaînement : une foule trop dense, un espace trop confiné, un facteur déclencheur (pluie, panique, rumeur) et l’absence de protocole de gestion des flux.

À la Citadelle, les passages étroits conçus au XIXe siècle pour ralentir un assaillant sont devenus des entonnoirs mortels pour des civils en fête. Aucune source n’évoque l’existence d’un dispositif de sécurité ou de limitation de la jauge ce jour-là.

Le symbole fissuré

Dernière fortification africaine du Nouveau Monde encore debout, la Citadelle Laferrière représente bien plus qu’un site touristique. C’est la preuve physique que des esclaves révoltés ont bâti une nation et érigé un rempart contre leurs anciens maîtres. Que trente personnes y meurent lors d’une célébration de cette histoire ajoute une couche de tragédie que les Haïtiens n’avaient pas besoin de porter.

Le gouvernement a annoncé l’ouverture d’une enquête. Les résultats détermineront si l’événement était autorisé, si une jauge avait été fixée, et si des responsables locaux avaient alerté sur les risques. Le bilan pourrait encore s’alourdir : samedi soir, des équipes de secours continuaient de fouiller les abords de la forteresse.