Quatre policiers municipaux utilisés comme chauffeurs privés, une association vidée de 300 000 euros, et un ancien maire de 77 ans qui connaît le chemin du tribunal correctionnel par coeur. Patrick Balkany comparaît ce mardi 7 avril devant le tribunal de Nanterre pour deux nouvelles affaires de détournement de fonds publics. L’homme a déjà été condamné pour avoir dissimulé 13 millions d’euros au fisc.

Des agents municipaux envoyés en vacances avec le maire

La première affaire, dite « des chauffeurs », couvre une période allant de janvier 2010 à mai 2015. Selon le dossier du parquet, l’ancien maire de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine) aurait utilisé trois policiers municipaux et un agent de la police nationale en disponibilité comme chauffeurs personnels. Pas pour des déplacements officiels, mais pour des trajets privés : sa résidence de Giverny, dans l’Eure, et sa propriété de Saint-Martin, dans les Caraïbes, rapporte France Bleu Île-de-France.

Les véhicules de la ville auraient aussi servi aux déplacements familiaux. La plainte qui a déclenché l’enquête remonte à décembre 2012, mais l’instruction a pris des années avant d’aboutir à un renvoi devant le tribunal correctionnel.

300 000 euros versés après un départ en retraite

Le second volet concerne l’association Codeeil, une structure satellite de la mairie dédiée au développement économique international de Levallois. Le parquet reproche à Balkany d’y avoir embauché Renaud Guillot-Corail, ancien directeur du développement économique de la ville. Le problème : Guillot-Corail était parti à la retraite en 2012, mais aurait continué à percevoir quelque 300 000 euros de rémunération via l’association, selon les éléments recueillis par l’instruction.

L’ancien directeur est décédé en 2020, ce qui empêche la justice de l’interroger directement sur la nature réelle de ses fonctions post-retraite et sur les contreparties éventuelles de cette rémunération. Les charges retenues contre Balkany dans ce dossier sont la prise illégale d’intérêts et le détournement de fonds publics. Le Codeeil, structure peu connue du grand public, servait officiellement à promouvoir les échanges internationaux de la commune.

Levallois-Perret, fief et terrain de jeu

Patrick Balkany a dirigé Levallois-Perret de 1983 à 2020, avec une interruption entre 1995 et 2001. Pendant près de quatre décennies, il a régné sur l’une des communes les plus riches des Hauts-de-Seine, peuplée de quelque 65 000 habitants. C’est précisément cette longévité au pouvoir qui a rendu possible, selon l’accusation, l’utilisation à des fins privées de ressources municipales.

L’affaire des chauffeurs illustre un schéma que la justice reproche fréquemment aux élus locaux de longue date : la confusion progressive entre patrimoine public et usage personnel. Sauf qu’ici, le dossier ne porte pas sur des frais de bouche ou des billets d’avion, mais sur des fonctionnaires de police réaffectés au service particulier du maire et de sa famille.

Un casier qui ne désemplit pas

Ces deux affaires viennent s’ajouter à un historique judiciaire déjà lourd. En septembre 2019, le tribunal correctionnel de Paris condamne Patrick Balkany à quatre ans de prison ferme pour fraude fiscale. Il est immédiatement incarcéré à la prison de la Santé. Son épouse Isabelle écope de trois ans, sans incarcération pour raisons de santé.

En mai 2020, le même couple est condamné pour blanchiment aggravé de fraude fiscale : cinq ans de prison pour lui, quatre pour elle, assortis de 100 000 euros d’amende chacun. Les faits portent sur la dissimulation de quelque 13 millions d’euros d’avoirs au fisc, dont deux villas fastueuses, l’une au Maroc, l’autre dans les Caraïbes.

En appel, la cour d’appel de Paris ramène les peines à quatre ans et demi pour Patrick et trois ans et demi pour Isabelle, en janvier 2023, tout en confirmant l’amende de 100 000 euros et dix ans d’inéligibilité pour chacun. Le couple est condamné à verser 400 000 euros de dommages-intérêts à l’État. La Cour de cassation rejette le pourvoi de Balkany le 7 mai 2024 : la condamnation est définitive.

Inéligible, mais toujours sous les projecteurs

Le feuilleton Balkany ne se limite pas aux tribunaux. En vue des municipales de 2026, l’ancien maire avait tenté de faire lever sa peine d’inéligibilité. Le 5 novembre 2025, la cour d’appel de Paris rejette sa requête, lui fermant définitivement la porte du scrutin, rapporte Franceinfo. Balkany n’a pas pu se présenter à Levallois-Perret, commune qu’il avait dirigée pendant plus de deux décennies.

Actuellement en liberté conditionnelle, il comparaît devant le tribunal correctionnel de Nanterre alors que le parquet d’Évry conteste parallèlement les conditions de cette même liberté conditionnelle, selon France Bleu. Ses avocats, Robin Binsard et Romain Dieudonné, ont annoncé qu’ils contesteraient « formellement ces accusations infondées et calomnieuses ».

Ce que risque l’ancien maire

Pour le détournement de fonds publics, le code pénal prévoit jusqu’à dix ans de prison et 150 000 euros d’amende. La prise illégale d’intérêts est passible de cinq ans d’emprisonnement et 500 000 euros d’amende. Les peines encourues sont lourdes, mais les sanctions effectivement prononcées dans ce type de dossier dépendent de la gravité des préjudices, de la durée des faits et du profil du prévenu.

En l’occurrence, Balkany cumule une condamnation définitive, une liberté conditionnelle en cours et deux nouvelles poursuites. Si le tribunal retient les charges, la question de l’aménagement de peine se posera avec d’autant plus de force que le prévenu a 77 ans et que sa liberté conditionnelle fait déjà l’objet d’une contestation du parquet.

Le verdict n’est pas attendu le jour de l’audience. Le tribunal devrait fixer une date de délibéré ultérieure. Pour Balkany, ce sera la énième visite au palais de justice. Pour Levallois-Perret, c’est un passé municipal qui refuse de se refermer.