Moins 31 % de risque de myélome multiple, moins 28 % pour le cancer du rein, moins 21 % pour le pancréas. L’étude la plus vaste jamais menée sur le lien entre végétarisme et cancer vient de livrer ses résultats dans le British Journal of Cancer. Mais dans la même publication, un chiffre détonne : le carcinome de l’œsophage touche presque deux fois plus les végétariens que les mangeurs de viande.

1,8 million de dossiers médicaux passés au crible

L’étude, pilotée par l’université d’Oxford dans le cadre du Cancer Risk in Vegetarians Consortium, a compilé les données de neuf cohortes prospectives réparties sur trois continents. Au total, 1,8 million de participants, dont 72 000 végétariens et végétaliens, suivis sur plusieurs décennies. Dix-sept types de cancers ont été analysés, du sein au pancréas en passant par la vessie et le lymphome.

La méthodologie repose sur une classification stricte : les chercheurs ont distingué cinq profils alimentaires. Les mangeurs de viande classiques, ceux qui consomment de la volaille (sans viande rouge ni charcuterie), les pescatariens, les végétariens (qui conservent œufs et produits laitiers) et les végétaliens. Chaque groupe a été comparé au groupe témoin des omnivores.

« Les gens méritent des preuves fiables quand ils envisagent de réduire leur consommation de viande », a déclaré Helen Croker, directrice de la recherche au World Cancer Research Fund. « Cette étude fournit les données les plus complètes à ce jour sur les régimes sans viande et le risque de cancer. »

Cinq cancers en net recul chez les végétariens

Les résultats les plus marquants concernent le myélome multiple, un cancer du sang. Les végétariens affichent un risque inférieur de 31 % par rapport aux omnivores. Le cancer du rein suit avec une baisse de 28 %, puis le cancer du pancréas (moins 21 %), celui de la prostate (moins 12 %) et le cancer du sein (moins 9 %).

Le pancréas et le rein figurent parmi les cancers les plus mortels : le taux de survie à cinq ans du cancer du pancréas ne dépasse pas 13 % en France, selon l’Institut national du cancer. Une réduction de 21 % du risque n’est pas anecdotique.

Les mécanismes avancés par les chercheurs tiennent au contenu de l’assiette. Les végétariens consomment davantage de fruits, de légumes et de fibres, et ne mangent aucune viande transformée (charcuterie, saucisses, bacon). Or la viande transformée est classée cancérogène avéré (groupe 1) par le Centre international de recherche sur le cancer depuis 2015. La viande rouge figure au groupe 2A, « probablement cancérogène ».

Le risque que personne ne met en avant

Le carcinome épidermoïde de l’œsophage raconte une autre histoire. Chez les végétariens, le risque a presque doublé par rapport aux consommateurs de viande. Ce type de cancer, le plus fréquent parmi les cancers de l’œsophage, se développe dans la partie supérieure du tube digestif. Il tue 5 000 personnes par an en France.

Aurora Perez Cornago, coautrice et investigatrice principale de l’étude à Oxford, avance une hypothèse : « Le risque accru de cancer de l’œsophage chez les végétariens et de cancer colorectal chez les végétaliens pourrait être lié à des apports insuffisants en certains nutriments plus abondants dans les aliments d’origine animale. » La vitamine B12, le zinc et le fer héminique figurent parmi les suspects. Ces micronutriments participent à la réparation de l’ADN et au bon fonctionnement du système immunitaire.

Le cancer colorectal pose un problème similaire, mais limité aux végétaliens. Leur risque est statistiquement plus élevé que celui des omnivores. Les végétariens, eux, n’affichent pas ce surrisque. La différence tiendrait au fait que les végétariens conservent œufs et produits laitiers, deux sources de B12 et de calcium que les végétaliens excluent.

Pescatariens et mangeurs de volaille tirent aussi leur épingle du jeu

L’étude ne se limite pas au duo végétariens/omnivores. Les pescatariens, qui consomment du poisson sans viande, présentent un risque réduit pour les cancers du sein, du rein et le cancer colorectal. Le poisson apporte des acides gras oméga-3, de la vitamine D et du sélénium, autant de composés associés à un effet protecteur dans la littérature scientifique.

Les mangeurs de volaille exclusive (pas de viande rouge, pas de charcuterie) affichent quant à eux un risque de cancer de la prostate inférieur à celui des omnivores classiques. Sur les douze autres cancers étudiés (estomac, foie, poumon chez les non-fumeurs, endomètre, ovaire, bouche, pharynx, vessie, lymphome non hodgkinien, leucémie, adénocarcinome de l’œsophage), aucune différence significative n’a été relevée entre les groupes.

Des zones d’ombre que l’étude reconnaît

Yashvee Dunneram, première autrice de la publication, tempère elle-même les conclusions : « Parmi les 72 000 végétariens et végétaliens de notre étude, le nombre de cas pour certains cancers était faible, ce qui limite la certitude de certains résultats. » Le surrisque de cancer colorectal chez les végétaliens repose sur un échantillon restreint, concentré au Royaume-Uni et aux États-Unis.

Autre biais potentiel : les végétariens ne forment pas un bloc homogène. Certains compensent l’absence de viande par des ultra-transformés végétaux (steaks de soja industriels, simili-fromages). D’autres construisent des assiettes riches en légumineuses, en céréales complètes et en oléagineux. L’étude ne distingue pas ces sous-profils.

Tim Key, professeur émérite d’épidémiologie à Oxford et coauteur de l’étude, replace le débat : « Les régimes alimentaires qui privilégient les fruits, les légumes et les aliments riches en fibres, et qui évitent la viande transformée, sont recommandés pour réduire le risque de cancer. » Le message ne dit pas « devenez végétarien », il dit « mangez mieux ».

Trois millions de végétariens au Royaume-Uni, une tendance mondiale

Le Royaume-Uni compte environ 3 millions de végétariens, un chiffre en hausse constante. En France, le baromètre 2025 de l’association L214 estimait que 5 % de la population adulte se déclarait végétarienne ou végétalienne, contre 2 % en 2018. La tendance touche aussi l’Inde, l’Allemagne et le Brésil, trois pays où l’intérêt pour les régimes sans viande progresse.

Les prochaines étapes de la recherche sont déjà tracées. L’équipe d’Oxford prévoit d’élargir le consortium à des cohortes asiatiques et africaines, où les régimes végétariens sont souvent culturels et non choisis. Les données manquent aussi cruellement sur les végétaliens : avec seulement quelques milliers de participants, les conclusions restent fragiles. La publication suivante est attendue en 2027, avec un focus spécifique sur les carences nutritionnelles et leur lien avec les cancers digestifs.