31 % des hommes nés entre 1997 et 2012 estiment qu’une femme mariée doit « toujours obéir » à son mari. Chez les baby-boomers, seuls 13 % partagent cet avis. Le fossé est vertigineux, et il va dans le mauvais sens.
Ces chiffres proviennent d’une enquête publiée ce 8 mars par l’institut Ipsos et le Global Institute for Women’s Leadership du King’s College de Londres. 23 000 personnes interrogées dans 29 pays, du Brésil à l’Australie en passant par les États-Unis et le Royaume-Uni. Résultat : la génération Z masculine affiche des positions plus conservatrices sur les rôles de genre que toutes les tranches d’âge précédentes.
Des chiffres qui contredisent le mythe progressiste
On pensait la génération Z ouverte, connectée, décomplexée. Les données racontent autre chose. Un tiers des jeunes hommes considèrent que le mari doit avoir le dernier mot sur les décisions du foyer. Presque un quart (24 %) jugent qu’une femme ne devrait pas paraître trop indépendante ou autonome. Chez les baby-boomers, ce chiffre tombe à 12 %.
Les normes autour de la sexualité suivent la même tendance. 21 % des jeunes hommes pensent qu’une « vraie femme » ne devrait jamais faire le premier pas, contre 7 % des hommes de plus de 60 ans. « Nos données révèlent un écart frappant entre les opinions personnelles des gens, bien plus progressistes, et ce qu’ils imaginent que la société attend d’eux », souligne Heejung Chung, directrice du Global Institute for Women’s Leadership, dans le rapport.
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Des jeunes hommes piégés par leurs propres normes
Le paradoxe le plus déroutant de cette enquête tient en une phrase : les jeunes hommes sont la tranche d’âge la plus susceptible de trouver attractives les femmes qui réussissent professionnellement (41 % contre 27 % chez les baby-boomers), tout en étant les plus nombreux à vouloir qu’elles se montrent « soumises » dans le cadre conjugal.
Kelly Beaver, directrice générale d’Ipsos Royaume-Uni, y voit « une dualité fascinante » : admiration pour la réussite féminine d’un côté, exigence d’obéissance domestique de l’autre. Ces positions ne se contredisent pas seulement entre elles, elles enferment aussi les jeunes hommes dans un carcan rigide. 30 % d’entre eux estiment qu’un homme ne devrait pas dire « je t’aime » à ses amis. 43 % pensent qu’il faut paraître physiquement costaud, même quand on ne l’est pas naturellement. Et 21 % jugent qu’un père impliqué dans le quotidien de ses enfants est « moins masculin », un chiffre presque trois fois supérieur à celui des baby-boomers (8 %).
Les algorithmes, accélérateurs de conservatisme
Comment expliquer ce basculement générationnel ? Les chercheurs pointent du doigt les plateformes numériques. Robert Grimm, directeur de la recherche politique chez Ipsos Allemagne, décrit des « écosystèmes numériques qui amplifient la polarisation parce que les algorithmes récompensent les messages les plus radicaux ». Les contenus les plus clivants, ceux des influenceurs masculinistes comme les vidéos prônant un retour aux rôles traditionnels, captent davantage l’attention et se retrouvent propulsés dans les fils d’actualité.
La Deutsche Welle, qui a relayé l’étude, rappelle que des figures comme Andrew Tate, poursuivi pour des faits présumés de violences sur des femmes, comptent parmi les personnalités les plus suivies par les adolescents sur les réseaux sociaux. Le phénomène des « tradwives » sur TikTok, ces créatrices de contenus qui glorifient le modèle de la femme au foyer soumise, participe au même mouvement. Le terreau est fertile : 59 % des jeunes hommes estiment que « les hommes sont déjà trop sollicités pour soutenir l’égalité ».
Un décalage entre croyances personnelles et pression sociale
L’un des enseignements les plus révélateurs de l’enquête Ipsos concerne l’écart entre convictions réelles et normes perçues. Seuls 17 % des personnes interrogées pensent personnellement que les femmes devraient assumer l’essentiel des tâches domestiques. Pourtant, 35 % croient que c’est ce que la société attend d’elles. Le même schéma se reproduit sur la question du revenu : peu d’hommes veulent vraiment être le seul soutien financier du foyer, mais beaucoup pensent que c’est la norme dominante.
Ce phénomène de surestimation du conservatisme ambiant pourrait expliquer en partie le décalage générationnel. Les jeunes hommes, plus exposés aux contenus polarisants en ligne, surévalueraient le traditionalisme de leur entourage et adopteraient des positions qu’ils croient majoritaires alors qu’elles ne le sont pas.
57 % des jeunes hommes se disent discriminés
Le sondage révèle aussi une perception de victimisation croissante. 61 % des jeunes hommes considèrent qu’on en a « assez fait » pour l’égalité entre les sexes, et 57 % affirment que les hommes subissent désormais des discriminations. Ces proportions dépassent de loin celles des générations précédentes (45 % chez les baby-boomers pour la première affirmation).
Julia Gillard, ancienne Première ministre australienne et présidente du Global Institute for Women’s Leadership, met en garde : « Non seulement beaucoup de jeunes hommes imposent des attentes restrictives aux femmes, mais ils s’enferment eux-mêmes dans des normes de genre étriquées. » Elle appelle à « cesser de présenter l’égalité comme un jeu à somme nulle où les femmes seraient les seules gagnantes ».
Un sondage publié le jour où 150 villes manifestent
La publication de cette étude coïncide avec la Journée internationale des droits des femmes. En France, plus de 150 villes ont accueilli des rassemblements ce 8 mars, portés par des revendications salariales et la lutte contre les violences faites aux femmes. Le débat sur le recul des mentalités masculines chez les plus jeunes ajoute une couche de complexité à un combat que certains pensaient acquis.
Le prochain rendez-vous se profile déjà au niveau européen. La Commission doit présenter en juin une stratégie actualisée sur l’égalité de genre, un texte qui pourrait intégrer des volets spécifiques sur l’impact des réseaux sociaux dans le recul des attitudes progressistes chez les jeunes.