34 victoires en Coupe du monde, 77 podiums et un gros globe de cristal. Ce samedi après-midi, depuis la station qui l’a vu grandir, Alexis Pinturault a mis les statistiques de côté pour prononcer une seule phrase : « C’est le bon moment. » À 34 ans, le skieur le plus titré de l’histoire du ski français quitte la compétition. Son dernier virage est prévu dans dix jours.
Killy détrôné, Alphand effacé
Le gamin de Moûtiers, en Savoie, aura pesé sur le ski français comme aucun de ses prédécesseurs. En janvier 2017, sa 19e victoire en Coupe du monde, décrochée sur le géant d’Adelboden, l’a propulsé devant Jean-Claude Killy au classement des skieurs français les plus victorieux. Killy, triple champion olympique à Grenoble en 1968 et légende absolue du ski tricolore, en comptait 18. Pinturault en a ajouté quinze autres par la suite, portant le compteur final à 34 succès selon les relevés officiels de la Fédération internationale de ski.
Le gros globe de cristal, la récompense suprême du classement général de la Coupe du monde, lui a longtemps résisté. Luc Alphand l’avait conquis en 1997, et personne en France n’avait réussi à l’imiter depuis vingt-quatre ans. Pinturault a brisé cette attente le 20 mars 2021, jour de ses 30 ans, en remportant le géant final de Lenzerheide. Troisième Français à soulever ce trophée après Killy et Alphand, il a inscrit ce jour-là son nom dans un cercle très fermé.
Six disciplines, un polyvalent sans équivalent
Sa particularité ne tenait pas qu’au volume de victoires. Les données de la FIS montrent que Pinturault est le premier skieur de l’histoire à avoir gagné dans six disciplines différentes en Coupe du monde : slalom, géant, super-G, combiné, parallèle et épreuve urbaine. Dans un sport qui pousse à l’hyperspécialisation, où chaque centième de seconde compte et où les athlètes consacrent des années à perfectionner un seul geste technique, cette polyvalence tenait presque de l’anomalie.
Triple champion du monde (combiné à Åre en 2019, combiné à Courchevel en 2023, par équipes en 2017), médaillé huit fois aux Mondiaux au total, il a aussi collectionné six petits globes de cristal dans la spécialité du combiné. Ted Ligety, triple vainqueur du globe de géant et lui-même considéré comme l’un des techniciens les plus fins de sa génération, résumait la chose en 2011 avec une franchise désarmante : « C’est effrayant de le voir skier. »
Deux genoux brisés en treize mois
La suite de sa carrière n’a rien eu d’un long fleuve tranquille. En janvier 2024, une chute en super-G à Wengen a provoqué une fracture du plateau tibial et une lésion du ménisque au genou gauche, mettant fin à sa saison. Pinturault est revenu, comme il l’avait fait après chacune de ses blessures précédentes. Mais le corps avait fixé ses propres limites : en janvier 2025, c’est le genou droit qui a cédé lors du super-G de Kitzbühel, rapporte France Info. Deux genoux fracturés en treize mois. À 33, puis 34 ans, le signal devenait impossible à ignorer.
« J’ai longuement réfléchi depuis mes retours de blessure, surtout depuis l’année dernière, a-t-il expliqué samedi lors d’une conférence de presse à Courchevel, selon Le Parisien. Je savais que cette saison serait la dernière depuis le début, mais je ne voulais pas l’annoncer trop tôt. »
L’ultime coup dur est venu de la Fédération française de ski elle-même. Le 26 janvier dernier, Pinturault a été écarté de la sélection pour les Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina, rapporte France Info. Un hiver trop juste en résultats, un casse-tête réglementaire de quotas, et le triple médaillé olympique a regardé les Jeux depuis chez lui.
L’or olympique, la pièce absente du puzzle
C’est peut-être le seul regret qui restera gravé. Pinturault quitte la compétition avec trois médailles olympiques au palmarès : l’argent au combiné de PyeongChang en 2018, le bronze au géant de Sotchi en 2014, le bronze au géant de PyeongChang quatre ans plus tard. Jamais la plus haute marche.
Quand on empile les chiffres, le contraste saute aux yeux. Le skieur français le plus victorieux de tous les temps, le seul à avoir triomphé dans six disciplines, triple champion du monde, vainqueur du classement général : zéro titre olympique. Pour mesurer l’ampleur de ce paradoxe, il suffit de rappeler que Killy avait raflé trois médailles d’or en une seule édition, à Grenoble en 1968, avec presque deux fois moins de victoires en Coupe du monde. À Pékin en 2022, Pinturault n’a pas trouvé la réussite. Et Milan-Cortina 2026 s’est disputé sans lui.
Dix jours avant le dernier virage
Dimanche, Pinturault disputera le super-G de Courchevel, sa dernière course à domicile. L’enfant de Moûtiers, né à une demi-heure de route des pistes, licencié au club des sports de la station depuis l’enfance, fera ses adieux aux spectateurs de la vallée de la Tarentaise. Puis il prendra la direction de la Norvège, le pays de sa mère Hege, pour les finales de la saison. C’est le 24 mars, à Lillehammer, sur un géant, sa discipline de prédilection, qu’il franchira la ligne d’arrivée pour la dernière fois.
Le ski français perd son sportif le plus décoré. Clément Noël, champion olympique de slalom à Pékin en 2022, apparaît comme le successeur naturel en termes de palmarès, mais personne dans l’équipe actuelle ne possède la polyvalence qui a défini Pinturault pendant dix-sept saisons sur le circuit. La prochaine grande échéance du ski tricolore tombe en 2030, quand les Alpes françaises accueilleront les Jeux olympiques d’hiver. Ce jour-là, Alexis Pinturault aura 38 ans. Il les regardera depuis l’autre côté de la barrière.