Un document de travail de la Banque centrale européenne alerte sur l’explosion des stablecoins, ces cryptomonnaies adossées au dollar. Si leur marché atteint les projections les plus hautes, les banques de la zone euro pourraient perdre une partie massive de leurs dépôts. Le tout pendant que Washington accélère pour faire du dollar numérique le standard mondial.
300 milliards de dollars. C’est la taille actuelle du marché des stablecoins, ces cryptomonnaies dont la valeur est arrimée à une devise traditionnelle. Sur ce total, plus de 95 % sont libellés en dollars américains. Un détail qui n’a rien d’anodin pour Francfort.
17 000 milliards d’euros dans le viseur
Dans un document de travail publié début mars, des économistes de la BCE dressent un scénario qui inquiète. Les projections pour le marché des stablecoins oscillent entre 900 milliards et 4 000 milliards de dollars d’ici 2030, rapporte BFM Crypto. Si le haut de la fourchette se réalise, les conséquences pour le système bancaire européen seraient profondes.
Le mécanisme est simple. Quand un particulier convertit ses euros en stablecoins, il retire son argent de sa banque. Les dépôts des banques de la zone euro totalisent 17 000 milliards d’euros. Une migration massive vers les stablecoins réduirait ce matelas, obligeant les établissements à chercher d’autres sources de financement, plus chères et moins stables. Résultat : moins de crédit disponible pour les ménages et les entreprises, selon les auteurs du document.
L’impact serait « encore plus significatif si un marché développé de stablecoins était dominé par des instruments non libellés en euro », préviennent les économistes de la BCE. Traduction : si les Européens placent massivement leur épargne dans des stablecoins en dollars, la politique monétaire de la BCE perdrait en efficacité. Chaque décision sur les taux d’intérêt aurait moins de prise sur l’économie réelle.
Les États-Unis jouent l’accélérateur
Pendant que la BCE s’alarme, Washington pousse dans la direction opposée. Le GENIUS Act, première loi américaine encadrant les stablecoins, a été signé par Donald Trump en juillet 2025, selon BFM Crypto. Le texte impose que chaque stablecoin soit adossé à des actifs liquides en dollars, mais n’interdit pas leur expansion. Le Bureau du contrôleur de la monnaie (OCC) a publié fin février un projet de réglementation de 376 pages pour mettre la loi en application, rapporte CoinDesk.
Le contraste avec l’Europe saute aux yeux. Le règlement européen MiCAR, entré en vigueur en 2024, impose des limites quantitatives aux stablecoins en monnaie électronique. Le GENIUS Act, lui, se contente de fixer des règles de solvabilité sans plafonner les montants. En clair : les États-Unis veulent que leurs stablecoins inondent le marché mondial, l’Europe tente de freiner la vague.
Le décalage va plus loin. La semaine dernière, le Sénat américain a inséré une disposition interdisant à la Réserve fédérale d’émettre une monnaie numérique de banque centrale (CBDC) avant 2031, dans un projet de loi bipartisan sur le logement, rapporte CoinDesk. La Maison Blanche a explicitement soutenu cette clause. Le message est limpide : Washington ne veut pas d’un dollar numérique public qui concurrencerait les stablecoins privés.
141 milliards de dollars dans les circuits criminels
L’essor des stablecoins ne se limite pas aux circuits légaux. En 2025, les réseaux illicites ont reçu environ 141 milliards de dollars de stablecoins, un record depuis 2021, selon une étude de TRM Labs relayée par BFM Crypto. Ce chiffre, trois fois supérieur aux années précédentes, s’explique en grande partie par le stablecoin russe A7A5, qui a drainé 81 milliards de dollars à lui seul.
L’A7A5 permet à la Russie de contourner les sanctions financières occidentales. L’Iran, le Venezuela et la Corée du Nord l’utilisent aussi. Les stablecoins représentent désormais 86 % des flux illicites en cryptomonnaies, loin devant le bitcoin ou l’ether, selon TRM Labs. Leur stabilité de prix, paradoxalement, en fait l’outil préféré du blanchiment d’argent et de l’évasion de sanctions.
L’euro numérique, la riposte de Francfort
Face à cette offensive, la BCE avance son propre projet : l’euro numérique. Cette version dématérialisée des billets, conçue comme un outil de paiement avec des plafonds de détention par personne, vise à offrir une alternative européenne aux stablecoins américains. L’objectif affiché : protéger les dépôts bancaires, renforcer la stabilité financière et préserver l’efficacité de la politique monétaire.
Le calendrier reste flou. La Commission européenne planche sur plusieurs mesures pour renforcer le rôle international de l’euro, dont l’euro numérique, mais aucune date de lancement n’a été arrêtée. Pendant ce temps, Tether (USDT) et Circle (USDC), les deux principaux émetteurs de stablecoins en dollars, continuent de grossir.
Les auteurs du document de la BCE précisent qu’ils exposent leur propre analyse et non la position officielle de l’institution. Le débat n’en est qu’à ses débuts. Mais le rapport de force est déjà posé : d’un côté, un marché de 300 milliards en dollars qui pourrait être multiplié par treize en cinq ans. De l’autre, un euro numérique qui n’existe pas encore. Le Parlement européen doit se prononcer sur le cadre législatif de l’euro numérique dans les prochains mois.