Jeudi 9 avril, à 7 heures du matin, les secours ont retrouvé quatre corps sur le littoral du Pas-de-Calais. Deux hommes, deux femmes, emportés par les courants pendant qu’ils tentaient de monter à bord d’un canot pneumatique depuis la plage d’Équihen-Plage, au sud de Boulogne-sur-Mer. Quarante-deux personnes ont été secourues. Le bateau, lui, a poursuivi sa route vers l’Angleterre avec une trentaine de migrants à bord.
La plage surveillée, la mer pas encore
Le dispositif est aussi simple que redoutable. Les réseaux de passeurs ont développé ce qu’on appelle un « taxi-boat » : au lieu d’embarquer les migrants directement sur la plage, là où les patrouilles concentrent leur surveillance, le canot attend au large. Les candidats à la traversée entrent dans l’eau et nagent ou marchent jusqu’à lui, parfois à plusieurs centaines de mètres du bord.
Cette technique contourne une limite concrète des forces de l’ordre françaises : les agents déployés sur les plages n’ont pas pour mission d’entrer dans la mer. Résultat, à l’aube, par temps frais, avec des courants qui peuvent atteindre plusieurs noeuds dans la Manche, la zone de mise à l’eau devient un couloir meurtrier sans filet de sécurité.
Le préfet du Pas-de-Calais, François-Xavier Lauch, a confirmé le mécanisme après les faits : les quatre victimes « ont tenté de monter à bord d’un taxi-boat » et « les courants, qui peuvent être dangereux ici, les ont emportés ». Pendant que les corps étaient repêchés sur le littoral, le canot continuait déjà sa trajectoire vers les côtes britanniques.
Deux enfants hospitalisés, une cinquième victime en état critique
Parmi les 42 personnes prises en charge sur la plage entre Équihen et Ecault, deux enfants ont été conduits à l’hôpital à titre préventif. Trois adultes ont nécessité des soins d’urgence immédiats. Une cinquième personne se trouvait en état critique dans la matinée du jeudi, selon les informations communiquées par la procureure de Boulogne-sur-Mer, Cécile Gressier.
Les survivants ont bénéficié d’une prise en charge médicale et de repas sur place avant d’être orientés. La préfecture maritime, les pompiers et la SNSM ont coordonné les opérations de secours le long de ce tronçon du littoral du Pas-de-Calais, particulièrement exposé aux courants de la Manche. Selon la préfecture, environ 37 personnes ont finalement été prises en charge à terre, les autres ayant réussi à embarquer avant l’arrivée des secours.
La trentaine de migrants qui se trouvaient déjà à bord du canot au moment du drame ont poursuivi leur traversée. Les autorités françaises n’ont pas cherché à intercepter le bateau une fois qu’il se trouvait en eaux libres.
Sixièmes morts de l’année, et l’accord franco-britannique en suspens
Ce drame est le deuxième du même type depuis le début de l’année dans la Manche. Le 1er avril, deux migrants avaient péri dans des circonstances identiques au large de Gravelines, dans le Nord. La même technique du taxi-boat était en cause. À la suite de cet incident, quatre hommes avaient été placés en garde à vue par les enquêteurs, selon les informations d’InfoMigrants.
Le total de 2026 s’établit désormais à six morts dans la Manche depuis le 1er janvier. En 2025, un décompte réalisé par l’Agence France-Presse à partir des sources officielles françaises et britanniques avait établi le bilan à au moins 29 personnes mortes ou disparues dans ces eaux. En 2024, ce chiffre était inférieur à 20.
Sur le plan du volume, une baisse se dessine : entre le 1er janvier et le 4 avril 2026, 4 776 personnes ont rejoint les côtes britanniques depuis la France, soit près de 1 900 de moins qu’à la même période en 2025. L’an dernier, plus de 41 000 traversées avaient été recensées sur l’ensemble de l’année par le Home Office britannique. Moins de traversées ne signifie pas forcément moins de morts : les conditions de mise à l’eau s’improvisent toujours dans l’obscurité et la précipitation.
Des réseaux qui s’adaptent à chaque nouveau dispositif
La tactique du taxi-boat illustre la capacité d’adaptation des filières. Selon une étude de The Conversation fondée sur des entretiens avec des migrants dans le nord de la France, les passeurs ont développé ce système de ramassage en mer précisément pour contourner les patrouilles terrestres renforcées depuis 2022. Le bateau part vide, ou presque, et fait le tour des points de rassemblement sur le littoral, récupérant les candidats au fur et à mesure dans l’eau. La police ne peut intervenir qu’une fois les personnes à bord, en haute mer, hors de portée des agents côtiers.
La technique met aussi les secours en difficulté : repérer des têtes dans l’eau de nuit ou à l’aube, dans une mer agitée, à distance des projecteurs de la plage, relève de l’exploit logistique. Les victimes du 9 avril n’ont pas été retrouvées vivantes.
À l’échelle mondiale, l’Organisation internationale pour les migrations a recensé 7 667 personnes mortes ou disparues sur les routes migratoires en 2025, soit une moyenne de 21 décès par jour. La Méditerranée centrale reste la route la plus meurtrière avec plus de 2 100 morts l’an dernier, mais la Manche, plus courte en distance, concentre une attention particulière en France en raison de sa visibilité politique.
L’enquête ouverte, les commanditaires restent hors de portée
Le préfet Lauch a rappelé que la priorité restait le démantèlement des réseaux : « C’est le coeur de notre action. » La procureure Gressier a indiqué que l’enquête ouverte portait notamment sur la qualification de mise en danger délibérée de la vie d’autrui, entre autres chefs. Les investigations se concentrent pour l’heure sur les organisateurs identifiés du départ depuis la plage d’Équihen.
En pratique, les enquêtes aboutissent rarement aux commanditaires des filières, qui opèrent depuis des pays tiers et délèguent l’organisation sur le terrain à des intermédiaires locaux. Les quatre hommes interpellés après les deux morts de Gravelines début avril étaient des profils de terrain, selon les éléments disponibles.
Un accord-cadre entre Paris et Londres, dont le financement par le Royaume-Uni avait été porté à plusieurs centaines de millions d’euros sur cinq ans, était arrivé à expiration début avril. Les deux gouvernements devaient se retrouver avant la fin du mois pour en définir les nouvelles modalités. Ces négociations s’ouvrent avec six morts supplémentaires à inscrire au bilan 2026 de la Manche.