Quatre silhouettes extraites une par une d’une capsule flottant dans le Pacifique, au large de San Diego. Vendredi 10 avril à 20 h 07 heure locale, l’équipage d’Artemis II a posé le point final à dix jours de vol et 1,1 million de kilomètres parcourus. Personne n’avait approché la Lune depuis décembre 1972.

53 ans d’absence, puis un record pulvérisé

Le 6 avril, six jours après le décollage depuis Cap Canaveral, le vaisseau Orion a dépassé les 406 700 kilomètres de distance avec la Terre. Ce chiffre efface celui d’Apollo 13, resté intouché depuis avril 1970 : 400 171 kilomètres. Pour la première fois en plus d’un demi-siècle, des êtres humains voyaient la face cachée de la Lune à travers un hublot. Reid Wiseman, commandant de la mission, Victor Glover, pilote, Christina Koch et le Canadien Jeremy Hansen composaient l’équipage le plus éloigné de la planète bleue de toute l’histoire spatiale.

La NASA avait choisi un profil de vol en boucle autour de la Lune, sans mise en orbite. L’objectif premier restait technique : valider chaque système de support de vie d’Orion avec un équipage à bord, là où Artemis I, en 2022, avait volé à vide. Le module de service européen, construit par Airbus Defence and Space à Brême et financé par treize pays membres de l’ESA, fournissait l’air, l’eau, l’énergie électrique via quatre panneaux solaires et la propulsion principale. Daniel Neuenschwander, directeur de l’exploration à l’ESA, a souligné que « deux des trois corrections de trajectoire prévues se sont révélées inutiles, tant la précision du moteur a dépassé les attentes ».

3 000 °C sur un bouclier qui avait déjà craqué

Le moment le plus redouté n’avait rien à voir avec la Lune. Il se jouait au retour, quand Orion a percuté l’atmosphère terrestre à 40 000 km/h. À cette vitesse, l’air comprimé devant la capsule grimpe à 10 000 °C. Le bouclier thermique, seule barrière entre l’équipage et la fournaise, devait maintenir sa surface sous les 3 000 °C, selon les données publiées par The Conversation.

Or ce bouclier traînait un passé encombrant. Lors d’Artemis I en 2022, la version non habitée du même vaisseau avait subi des pertes de matière imprévues sur son revêtement ablatif. Des morceaux de résine carbonisée s’étaient détachés pendant la rentrée atmosphérique, un phénomène que les ingénieurs n’avaient pas anticipé. La NASA avait passé trois ans à analyser le problème, modifier la composition du bouclier et qualifier la nouvelle version au sol. Envoyer quatre astronautes à bord revenait à parier que le correctif tenait.

Le pari a tenu. À 19 h 53 heure de la côte Est, les parachutes de freinage se sont déployés au-dessus du Pacifique, suivis quelques secondes plus tard par les trois voiles principales. La capsule s’est posée droite, ce que les contrôleurs de vol appellent un « atterrissage en plein dans le mille ». Amit Kshatriya, administrateur associé de la NASA, a résumé le sentiment général en salle de contrôle : « Ce n’est pas de la chance. C’est le travail de mille personnes. »

Un équipage qui écrit quatre premières en dix jours

Au-delà du record de distance, chaque membre de l’équipage incarne une première. Victor Glover devient le premier astronaute afro-américain à voyager vers la Lune. Christina Koch, déjà détentrice du record féminin de durée en orbite terrestre (328 jours sur l’ISS en 2019-2020), ajoute un survol lunaire à son palmarès. Jeremy Hansen est le premier Canadien à quitter l’orbite basse. Reid Wiseman, le commandant, avait attendu douze ans entre sa sélection par la NASA et ce vol historique.

Les images de la récupération montrent Glover saluant les marins sur le pont de l’USS John P. Murtha, Koch levant les poings, Hansen souriant malgré la fatigue. Les quatre astronautes ont été hélitreuillés un par un vers le navire de la marine américaine pour des examens médicaux. La capsule Orion, elle, nécessitait encore cinq à six heures d’opérations avant d’être hissée à bord.

L’Europe, copilote discret mais décisif

Le module de service européen (ESM) n’apparaît dans aucun titre de presse grand public, et pourtant, sans lui, Orion reste un habitacle sans moteur. Assemblé à Brême, il concentre le savoir-faire de vingt maîtres d’œuvre industriels et de plus de cent sous-traitants répartis dans treize pays européens. Ses quatre panneaux solaires produisaient l’électricité, son système de contrôle thermique maintenait la température habitable, et son moteur principal a propulsé l’ensemble sur plus d’un million de kilomètres.

Josef Aschbacher, directeur général de l’ESA, a affirmé que « le module de service européen a démontré la capacité de l’Europe à fournir des éléments essentiels pour des missions d’exploration internationale ambitieuses ». Des équipes européennes assuraient un suivi permanent depuis le centre technique ESTEC aux Pays-Bas, le centre des astronautes en Allemagne et le centre spatial Johnson à Houston.

Artemis III en ligne de mire pour 2027

La réussite d’Artemis II déverrouille la suite du programme. Artemis III, prévu pour mi-2027, doit poser deux astronautes sur le sol lunaire, une première depuis Gene Cernan et Harrison Schmitt en décembre 1972. Le véhicule d’alunissage sera le Starship HLS de SpaceX, encore en phase de tests orbitaux. La NASA a indiqué que l’annonce de l’équipage d’Artemis III interviendrait « bientôt ».

Le calendrier reste serré. Le Starship doit réussir un ravitaillement en orbite, une manœuvre jamais réalisée à cette échelle, avant de pouvoir embarquer un équipage. La Chine, de son côté, maintient son objectif d’un alunissage habité avant 2030. La course à la Lune a repris, et cette fois, elle se joue à trois : Washington, Pékin et, plus discrètement, Brême.