Mardi, 20 heures, heure de Washington. C’est le délai fixé par Donald Trump à l’Iran pour rouvrir le détroit d’Ormuz au trafic maritime commercial. Passé cette échéance, le président américain promet de détruire « chaque centrale électrique » et « chaque pont » du pays. Cinq semaines de blocage, 20 millions de barils piégés chaque jour dans le golfe Persique, et un baril de brut qui flirte avec les 113 dollars : la crise du détroit d’Ormuz vient de franchir un palier.
Un aviateur récupéré, un président galvanisé
L’escalade verbale de Trump coïncide avec un épisode militaire qui a tenu Washington en haleine pendant 48 heures. Le 3 avril, un F-15E Strike Eagle américain a été abattu au-dessus du sud-ouest de l’Iran. Le pilote a été extrait rapidement, mais l’officier des systèmes d’armes, éjecté dans les monts Zagros, est resté introuvable pendant plus de deux jours.
La CIA a alors orchestré une campagne de désinformation, diffusant de fausses informations selon lesquelles l’aviateur avait déjà été secouru, pendant que ses équipes localisaient sa position exacte dans une crevasse en altitude. Le 5 avril, les forces spéciales l’ont récupéré vivant, blessé mais hors de danger. « WE GOT HIM! », a posté Trump sur Truth Social, qualifiant l’opération de « miracle de Pâques ».
Ce sauvetage spectaculaire a visiblement renforcé la posture offensive de la Maison-Blanche. Quelques heures après l’annonce, Trump accordait un entretien au Wall Street Journal dans lequel il détaillait, menace par menace, ce qui attend Téhéran en cas de refus.
132 navires en février, 6 début avril
Le détroit d’Ormuz, large de 40 kilomètres à son point le plus étroit, voit transiter en temps normal environ 20 % de la consommation mondiale de pétrole. Depuis le 2 mars, les Gardiens de la Révolution iraniens en revendiquent le contrôle total. Le passage des tankers est tombé de 132 navires fin février à seulement 6 le 2 avril, selon les données de suivi maritime compilées par La Finance pour tous.
Pour bloquer le trafic, l’Iran combine quatre tactiques : attaques par drones et missiles navals, minage, brouillage GPS et usurpation de signaux satellites. Depuis le début de la crise, 28 attaques contre des navires marchands ont été confirmées, 16 bâtiments ont été endommagés, 7 abandonnés et 12 marins sont portés morts ou disparus.
Les assureurs maritimes ont multiplié par quatre à six les primes de risque de guerre dans la zone. Les géants du fret (Maersk, CMA CGM, Hapag-Lloyd) ont tous suspendu leurs opérations dans le golfe Persique. Les routes alternatives, que ce soit par la mer Rouge ou via des oléoducs terrestres, ne suffisent pas à compenser le volume perdu.
Le gazole français a déjà pris 36 % depuis janvier
Le Brent est passé de 72 dollars fin février à plus de 110 dollars début avril, soit une envolée de plus de 50 % en cinq semaines. Le pic a été atteint le 19 mars avec un baril de Dubai coté à 166 dollars, un record. Goldman Sachs et Macquarie préviennent que si le blocus persiste jusqu’en juin, le Brent pourrait tester la barre des 150 à 200 dollars.
En France, la répercussion se lit directement sur les tickets de caisse des stations-service. Le gazole atteignait 2,306 euros le litre le 5 avril, en hausse de 36 % depuis le début de l’année. Le sans-plomb 95 (E10) progressait de 18 % sur la même période, selon les données du ministère de la Transition écologique. Les écarts régionaux sont marqués : le diesel a grimpé de 24 % en Ile-de-France contre 39 % dans les Côtes-d’Armor, selon La Finance pour tous.
La structure fiscale française amplifie le phénomène. Les taxes représentent environ 60 % du prix à la pompe, avec une accise fixe de 0,68 euro par litre sur l’essence et une TVA de 20 % qui s’applique sur le prix total, taxe comprise. Chaque centime de hausse du brut se retrouve donc mécaniquement grossi au passage en caisse.
L’OPEP+ tente d’éteindre l’incendie
Face à la flambée des cours, huit membres de l’OPEP+ (Arabie saoudite, Russie, Irak, Emirats arabes unis, Koweït, Kazakhstan, Algérie et Oman) ont annoncé le 5 avril une augmentation de leur production de 206 000 barils par jour dès le mois prochain. Le geste reste symbolique : il représente à peine 1 % du volume habituellement acheminé par le détroit.
L’Agence internationale de l’énergie (AIE) a averti que le mois d’avril serait « bien pire que mars » en termes de tensions sur l’approvisionnement. Son directeur, Fatih Birol, n’a pas exclu un recours aux réserves stratégiques des pays du G7, une mesure de dernier recours utilisée pour la dernière fois lors de l’invasion russe de l’Ukraine en 2022.
Téhéran refuse de plier, la diplomatie patine
L’Iran conditionne la réouverture du détroit au versement de compensations financières sous forme de droits de passage, un système de péage maritime que le secrétaire d’Etat américain Marco Rubio a catégoriquement rejeté. « Ce ne sera pas autorisé », a-t-il déclaré.
De son côté, la mission iranienne aux Nations unies a qualifié les menaces de Trump de « preuve manifeste d’intention de commettre un crime de guerre ». Le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf, a prévenu que les « actions irresponsables » de Washington entraîneraient les Etats-Unis dans « un enfer vivant ». Le commandement central iranien a ajouté que toute nouvelle frappe sur des cibles civiles déclencherait des représailles « bien plus dévastatrices ».
Des négociations indirectes se poursuivent par l’intermédiaire du chef d’état-major pakistanais, le maréchal Asim Munir, et impliquent le vice-président américain JD Vance et le président du Parlement iranien. Trump a affirmé dimanche qu’un accord restait « possible d’ici lundi », sans fournir de détails sur les concessions envisagées.
Mardi soir, le compte à rebours s’achève
La Marine nationale française a déployé deux frégates dans la zone dans le cadre de l’opération Aspides. L’Inde a envoyé cinq navires de guerre. Vingt-cinq pays ont signé une déclaration commune appelant à la réouverture du passage. La communauté internationale retient son souffle, mais sur le terrain, rien ne bouge.
Si l’ultimatum de mardi soir expire sans percée diplomatique, deux scénarios se dessinent : soit Trump met ses menaces à exécution et les frappes sur les infrastructures civiles iraniennes plongent la région dans une escalade aux conséquences imprévisibles, soit la deadline glisse une nouvelle fois, comme celle du 26 mars. Dans les deux cas, les automobilistes français risquent de continuer à payer le prix d’une guerre à 6 000 kilomètres de chez eux.