Ce matin à Naypyidaw, Min Aung Hlaing a juré de « se consacrer au service de la République de l’Union du Myanmar ». Le même homme qui, cinq ans plus tôt, faisait arrêter Aung San Suu Kyi avant l’aube et coupait les télécoms dans tout le pays pour étouffer les protestations. La cérémonie s’est déroulée devant un parlement où son camp a raflé plus de 80% des sièges lors d’élections que l’ONU et les démocraties occidentales refusent de reconnaître.

429 voix dans une chambre taillée sur mesure

Le 3 avril, le collège électoral présidentiel a élu Min Aung Hlaing avec 429 voix sur 584 exprimées, soit 73,5% des suffrages. Un score sans surprise dans une chambre issue des élections de décembre 2025-janvier 2026, qualifiées de frauduleuses par Washington, Londres, Paris et plusieurs rapporteurs de l’ONU. Le parti pro-militaire USDP et ses alliés contrôlaient les listes électorales, les organes de surveillance et les circonscriptions. Les formations d’opposition réelles étaient soit dissoutes, soit interdites de participation.

Aux côtés de Min Aung Hlaing, deux vice-présidents ont prêté serment lors de la même cérémonie : U Nyo Saw et Nan Ni Ni Aye. Le gouvernement qu’il a formé compte 30 ministres, dont plus des deux tiers sont des militaires actifs ou récemment démobilisés. Les uniformes disparaissent, la chaîne de commandement reste.

Le général de 69 ans a reçu ses attributs présidentiels en présence de délégations de 22 pays, dont la Chine, l’Inde et la Thaïlande. Ces trois voisins avaient déjà adressé leurs félicitations dès l’élection du 3 avril. Pour les autres gouvernements du monde, l’invitation est restée sans réponse.

Cinq ans de coup d’État, une signature au bas du serment

Le 1er février 2021, les forces armées birmanes interrompaient une session parlementaire et arrêtaient Aung San Suu Kyi, lauréate du prix Nobel de la paix et cheffe du gouvernement civil en exercice. Motif invoqué : possession illégale de talkies-walkies et infractions aux mesures sanitaires liées au Covid. La communauté internationale avait aussitôt dénoncé le coup. Des millions de Birmans étaient descendus dans la rue. La répression avait fait plusieurs centaines de morts dans les premières semaines, selon les chiffres compilés par l’Association d’aide aux prisonniers politiques birmans.

Suu Kyi, âgée de 80 ans, purge depuis lors plusieurs peines cumulées pour des chefs d’accusation que ses défenseurs considèrent comme politiquement motivés. Elle reste en détention à ce jour.

Depuis 2021, la résistance armée n’a pas désarmé. Des groupes ethniques et des milices pro-démocratie regroupés au sein de l’Alliance de la Fraternité contrôlent des portions entières du territoire, dans les États Chin, Kachin, Karen et Shan. Selon les Nations unies, plus de 3 millions de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays depuis le coup. Des villages entiers ont été incendiés. Des frappes aériennes ont visé des écoles et des hôpitaux dans des zones tenues par la résistance, selon les rapports d’Amnesty International et de Human Rights Watch.

Pékin applaudit, Bruxelles affûte ses sanctions

La Chine a réagi en moins de 24 heures après l’élection du 3 avril, en promettant de « renforcer la coopération sur les projets d’infrastructure ». Pékin est l’un des rares fournisseurs d’armes encore actifs vers l’armée birmane, malgré les embargos décrétés par l’UE, les États-Unis, le Royaume-Uni et le Canada. La Thaïlande a également transmis ses félicitations, le premier ministre Anutin Charnvirakul assurant que sous « l’habile direction » du nouveau président, les relations bilatérales « prendraient de la force ».

À l’opposé, l’Union européenne s’apprête à renouveler en avril son paquet de sanctions ciblant les dirigeants militaires, les entreprises détenues par l’armée et les transferts d’armes vers Naypyidaw. L’International Crisis Group a recommandé aux chancelleries occidentales de ne pas reconnaître le nouveau gouvernement et de renforcer les mesures restrictives plutôt que d’engager un dialogue de normalisation.

Min Aung Hlaing figure aussi sur les listes de sanctions de l’OFAC américain depuis 2021, ce qui lui interdit toute transaction financière aux États-Unis et tout contact avec des entités américaines. Des restrictions similaires s’appliquent dans l’Union européenne et au Royaume-Uni.

L’ASEAN entre pragmatisme et principes

Le bloc régional a exclu le Myanmar de ses sommets depuis le coup. Dans son discours d’investiture, Min Aung Hlaing a déclaré vouloir « rétablir des relations normales » avec l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est. La question divise les dix membres. Des pays comme le Cambodge, le Laos, la Thaïlande et le Vietnam plaident pour une réintégration progressive, arguant que l’isolement n’a pas fait plier la junte. D’autres membres, soutenus par les démocraties plus robustes du bloc, s’y opposent fermement.

Le problème pour l’ASEAN est structurel : sa charte lui interdit d’interférer dans les affaires intérieures de ses membres, mais reconnaître un gouvernement issu d’un putsch fragilise la crédibilité même de l’organisation. La présidence birmane de l’ASEAN, suspendue en 2021, reste le point de blocage d’un accord de normalisation.

La Cour pénale internationale et la plainte pour génocide

La Cour pénale internationale mène depuis 2024 une enquête sur Min Aung Hlaing pour crimes contre l’humanité. Il ne peut théoriquement se rendre dans aucun des 124 États membres de la CPI sans risquer l’arrestation. En pratique, ses déplacements se limitent à Naypyidaw, à Pékin et dans quelques capitales qui ne reconnaissent pas la juridiction de la Cour.

Le 7 avril, trois jours avant sa prestation de serment, des représentants de la communauté rohingya et une organisation de défense des droits ont déposé une plainte formelle auprès du procureur général de l’Indonésie pour « génocide et crimes contre l’humanité ». La plainte vise les opérations militaires de 2017 qui avaient chassé plus de 700 000 Rohingyas vers le Bangladesh. L’armée avait incendié des centaines de villages, selon les enquêteurs des Nations unies. Les Nations unies avaient conclu dès 2018 à des « intentions génocidaires ».

« Le Myanmar est revenu sur la voie de la démocratie et se dirige vers un avenir meilleur », avait dit Min Aung Hlaing dans son discours. La temporalité de la plainte et du serment, séparés de 72 heures, n’a pas échappé aux observateurs.

La guerre civile, impasse du « président élu »

La transition formelle de chef de l’armée à chef de l’État ne met pas fin aux combats. Les groupes de résistance armée n’ont pas déposé les armes et n’ont émis aucun signal en ce sens. La semaine dernière encore, des offensives coordonnées de l’Alliance de la Fraternité visaient des positions militaires dans le nord du pays.

Le général qui prend les rênes présidentielles hérite d’un pays où l’État ne contrôle plus plusieurs centaines de kilomètres de frontières, où les populations civiles sont prises en étau entre les bombardements de l’armée et les opérations des groupes armés d’opposition. L’économie birmane, selon la Banque mondiale, a chuté de plus de 20% depuis le coup de 2021.

L’Union européenne doit se prononcer d’ici fin avril sur le renouvellement et l’extension de ses sanctions. Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU se réunit à Genève les 14 et 15 mai, où la question de la reconnaissance internationale du gouvernement birman figurera à l’ordre du jour. La réponse de l’ASEAN aux ouvertures de Min Aung Hlaing fixera probablement, pour les mois à venir, la trajectoire diplomatique d’un pays que cinq ans de guerre civile n’ont pas réussi à faire capituler.