50 % contre 40 dans les sondages indépendants, 10 points d’écart, et un challenger sorti de nulle part il y a deux ans. Ce dimanche 12 avril, la Hongrie vote, et pour la première fois depuis 2010, Viktor Orbán pourrait perdre.

L’homme qui a retourné le Fidesz contre lui-même

Péter Magyar a 45 ans, un diplôme de droit de l’université catholique Pázmány Péter et un CV qui ressemble à celui d’un apparatchik modèle : ministère des Affaires étrangères, représentation permanente auprès de l’UE, direction juridique d’une banque publique, puis patron du Centre de prêts étudiants. Bref, un pur produit du système Orbán.

Tout bascule en février 2024. Magyar publie un enregistrement audio de son ex-femme, Judit Varga, alors ministre de la Justice. On y apprend que la présidente Katalin Novák a gracié le directeur adjoint d’un foyer pour enfants, condamné pour avoir couvert des abus sexuels sur mineurs. Varga avait contresigné la grâce. Le scandale fait tomber la présidente, la ministre démissionne, et Magyar se retrouve propulsé en figure de l’opposition.

Le 15 mars 2024, il rassemble des dizaines de milliers de personnes à Budapest et lance le parti Tisza (Respect et Liberté). Trois mois plus tard, aux européennes, Tisza décroche 30 % des voix, le meilleur score d’un parti non-Fidesz depuis 2006.

Seize ans de pouvoir, et les fissures qui s’accumulent

Orbán gouverne la Hongrie depuis 2010 avec des majorités confortables, souvent aux deux tiers de l’Assemblée. Son modèle de « démocratie illibérale » a longtemps fonctionné : contrôle des médias, redécoupage des circonscriptions en sa faveur, verrouillage des institutions. En 2022, il avait encore écrasé une opposition divisée.

Sauf que l’économie a fini par le rattraper. Le PIB hongrois n’a progressé que de 0,3 % en 2025, selon l’OCDE. L’inflation, qui avait atteint 17 % en 2023, reste collée au-dessus de 4 %. Le déficit public file vers 5,2 % du PIB en 2026, dopé par des mesures de relance ciblées sur les ménages, un geste que beaucoup lisent comme une manoeuvre électorale.

Et il y a la facture européenne. Bruxelles a gelé près de 22,5 milliards d’euros de fonds destinés à Budapest : 6,3 milliards au titre du mécanisme « État de droit », 10,4 milliards du plan de relance post-Covid. Un premier milliard a déjà expiré fin 2024 faute de réformes. Les amendes pour non-respect des arrêts de la Cour de justice européenne s’élèvent à 386 millions d’euros. Pour un pays de 10 millions d’habitants, le coût de l’isolement diplomatique devient concret.

Le paradoxe d’un scrutin sous tension

Les instituts de sondage indépendants donnent Tisza à 50-52 % des intentions de vote chez les électeurs décidés, contre 39-40 % pour le Fidesz. Traduit en sièges, cela projetterait 112 députés pour Magyar contre 82 pour Orbán, sur 199 au total. La majorité simple est à 100.

Les sondeurs proches du gouvernement racontent une autre histoire : Fidesz devant de 7 points. L’écart entre les deux camps de sondeurs atteint 20 points, un gouffre qui illustre à lui seul la polarisation du pays. Sur Polymarket, la plateforme de paris, Orbán n’avait que 28 % de chances de victoire à la veille du scrutin.

Le système électoral hongrois complique toute prédiction. Sur les 199 sièges, 106 sont pourvus au scrutin uninominal à un tour dans des circonscriptions redessinées par le Fidesz en 2014. Le reste se répartit à la proportionnelle sur une liste nationale. Orbán a bâti sa machine pour maximiser les sièges avec 45 % des voix. Si Tisza dépasse les 50 %, la mécanique se retourne contre son créateur.

Magyar, un sauveur avec des zones d’ombre

Le challenger ne fait pas l’unanimité. Son ex-femme l’accuse de violences conjugales : porte enfoncée pendant une grossesse, comportement menaçant au domicile. Une ex-compagne a formulé des accusations similaires. Des images de soirée en boîte de nuit avec de très jeunes femmes ont fuité dans la presse. Magyar qualifie ces attaques de campagne orchestrée par le pouvoir et de chantage contre Varga.

Son programme reste volontairement flou sur certains points. Tisza promet un retour dans le giron européen, le déblocage des fonds gelés, la lutte contre la corruption et une réforme judiciaire. Sur l’économie, peu de chiffres précis. Le Council on Foreign Relations note que « gagner est la partie facile » : gouverner un pays dont les institutions ont été modelées pendant seize ans par un seul homme sera une toute autre affaire.

Ce que l’Europe attend de Budapest

Une victoire de Tisza changerait la donne à Bruxelles. La Hongrie d’Orbán a bloqué ou retardé des paquets d’aide à l’Ukraine, des sanctions contre la Russie, des emprunts communs. Un gouvernement Magyar pourrait lever ces vetos, ce qui débloquerait plus de 20 milliards d’euros de fonds européens et renforcerait le soutien collectif à Kiev.

Washington observe aussi. Le vice-président J.D. Vance s’est rendu à Budapest dans les derniers jours de campagne, un geste de soutien appuyé à Orbán, allié fidèle de Donald Trump. Une défaite hongroise serait un revers symbolique pour le réseau des « démocraties illibérales » que Orbán a contribué à fédérer en Europe.

Les bureaux de vote ont ouvert ce matin à 6 heures, et près de 8 millions d’électeurs sont appelés aux urnes. Les résultats définitifs ne sont pas attendus avant samedi prochain, mais les premières tendances tomberont dans la nuit. Le taux de participation sera décisif : en 2022, il avait atteint 69 %, un niveau qui avait profité au Fidesz grâce à sa capacité de mobilisation rurale. Si Tisza parvient à faire voter les abstentionnistes des grandes villes, l’équation change radicalement.

Après seize ans de règne quasi ininterrompu, la Hongrie tient peut-être son premier vrai suspense électoral. Quel que soit le résultat, le simple fait qu’Orbán ait dû se battre pour sa survie politique est déjà, en soi, un séisme.