Quatre cuves de pétrole en feu, une frégate lance-missiles touchée et un million de barils par jour menacés. Dans la nuit du 5 au 6 avril, l’Ukraine a lancé sa plus vaste offensive de drones contre Novorossiysk, le premier port pétrolier de Russie sur la mer Noire. L’opération vise le portefeuille de Moscou, mais elle touche aussi celui de Chevron et d’ExxonMobil.

Une frégate lance-missiles prise pour cible en rade

L’unité Ptakhy (« Oiseaux ») du premier centre des forces de systèmes sans pilote a coordonné l’assaut avec le Service de sécurité d’Ukraine (SSU), selon Ukrainska Pravda. La cible prioritaire : l’Admiral Makarov, frégate de classe Grigorovitch capable d’emporter huit missiles de croisière Kalibr. Le navire, amarré dans le port où se replient les restes de la flotte de la mer Noire depuis l’évacuation de Sébastopol, a déclenché ses défenses antiaériennes. Elles n’ont pas suffi. Les drones ont frappé la coque, et l’étendue des dégâts reste en cours d’évaluation, selon le commandant des forces de drones Robert Brovdi.

En parallèle, d’autres engins ont atteint la plateforme de forage Syvash, au large, dans ce que les observateurs décrivent comme une opération coordonnée sur deux fronts maritimes simultanés. L’Admiral Makarov, devenu vaisseau amiral de facto après le naufrage du Moskva en 2022, est l’un des derniers bâtiments capables de lancer des Kalibr contre des villes ukrainiennes depuis la mer Noire.

Plus de cinquante drones auraient participé à l’ensemble de l’opération, ce qui en fait la plus ambitieuse contre l’infrastructure portuaire de Novorossiysk depuis le début du conflit.

Le terminal CPC, artère vitale du brut kazakh

Le vrai coup stratégique se joue à terre. Le terminal Sheskharis du Consortium du pipeline caspien (CPC), adossé au port de Novorossiysk, achemine entre 3,5 et 4,5 millions de tonnes de brut par mois, soit environ un million de barils par jour. Cela représente jusqu’à 20 % des exportations maritimes russes et 80 % des exportations totales du Kazakhstan. Parmi les actionnaires du consortium : Chevron, ExxonMobil, Shell, Lukoil et Rosneft.

Le ministère russe de la Défense a reconnu des dommages sur « un pipeline de point d’amarrage unique ainsi qu’un terminal de chargement et de déchargement ». Quatre cuves de stockage de produits pétroliers ont pris feu. L’armée ukrainienne a confirmé des « coups directs sur la cible et un incendie de grande ampleur », selon le Moscow Times.

500 000 foyers dans le noir, huit blessés dont deux enfants

Le maire de Novorossiysk, Andreï Kravchenko, a indiqué que des débris de drones étaient tombés sur deux sites distincts de la ville. Huit personnes ont été blessées, dont deux enfants. Près de 500 000 foyers ont perdu l’électricité dans la région. Le ministère russe de la Défense affirme avoir abattu 148 drones ukrainiens en trois heures, mais les images diffusées sur Telegram, vérifiées par Al Jazeera, montrent clairement un incendie actif sur les quais du terminal pétrolier.

Moscou a qualifié l’attaque de « tentative délibérée d’infliger un maximum de dommages économiques ». En représailles, la Russie a pilonné Odessa dans la même nuit : deux femmes et un enfant en bas âge y ont perdu la vie.

40 % des exportations russes déjà perturbées

L’attaque ne tombe pas dans un vide. Depuis les frappes de fin mars sur les mêmes installations, les exportations pétrolières russes ont plongé de 43 %, passant de 4,07 à 2,31 millions de barils par jour selon les calculs de Reuters. Seuls 22 pétroliers ont quitté les ports russes cette semaine-là, contre 37 la précédente. La perte de revenus estimée : un milliard de dollars en sept jours.

Au total, environ 2 millions de barils quotidiens sont actuellement hors circuit. Le terminal de Novorossiysk seul pèse 700 000 barils par jour. Les ports baltes de Primorsk et d’Oust-Louga sont eux aussi régulièrement frappés. Seules les routes vers la Chine (1,9 million de barils par jour via les pipelines terrestres) restent intactes, mais leur capacité ne compense pas les volumes perdus en mer.

Washington regarde, Chevron encaisse

Le Département d’État américain avait déjà prévenu Kiev de ne pas viser les installations du CPC, où des intérêts américains sont en jeu. Chevron et ExxonMobil détiennent des parts significatives du consortium. Pourtant, l’administration Trump a récemment accordé à Moscou une dérogation temporaire aux sanctions, selon Al Jazeera, ce qui complique encore la lecture géopolitique de ces frappes.

Pour l’Ukraine, la logique est implacable : le pétrole finance la guerre. Le budget russe dépend à 25 % des hydrocarbures, et chaque semaine de perturbation coûte des centaines de millions de dollars au Kremlin. Mais frapper le CPC, c’est aussi frapper le Kazakhstan, qui n’a pas de route alternative pour exporter son brut, et toucher des majors américaines qui pèsent lourd à Washington.

La mer Noire, nouveau front énergétique

Depuis l’évacuation de Sébastopol, la flotte russe s’est repliée sur Novorossiysk, transformant le port commercial en base militaire. Ce double usage en fait une cible de choix pour Kiev, qui cumule désormais objectif militaire et sabotage économique dans une seule opération. En novembre dernier, une frappe similaire avait déjà interrompu temporairement les opérations du CPC.

Les cours du Brent restent sous tension. Si les dégâts de cette nuit confirment une interruption prolongée du chargement à Novorossiysk, le marché perdrait l’accès à un flux qui représente 1,5 % de l’offre mondiale. Le prochain bulletin du consortium sur la reprise du chargement est attendu dans les 48 heures.