150 000 marcheurs pour Tommy Robinson en septembre. Trois fois plus contre lui samedi. En six mois, les rues de Londres ont changé de camp, et le Royaume-Uni offre au reste de l’Europe un miroir troublant de ses propres fractures.

De Park Lane à Whitehall, une coalition sans précédent

Samedi 28 mars, un cortège massif a convergé vers Whitehall, à deux pas du Parlement de Westminster. L’alliance Together, une coalition d’environ 500 organisations (syndicats, associations antiracistes, représentants musulmans, collectifs féministes), revendique un demi-million de participants. La police métropolitaine de Londres, plus prudente, avance le chiffre de 50 000, tout en reconnaissant la difficulté d’estimer une foule dispersée sur plusieurs kilomètres.

Quelle que soit la vérité comptable, l’ampleur visuelle du cortège ne fait pas débat. Des images aériennes montrent une marée humaine s’étirant de Park Lane jusqu’à Trafalgar Square, mêlant retraités, familles, étudiants et travailleurs syndiqués venus de tout le pays. Kevin Courtney, président de l’alliance Together, a déclaré devant la foule que cette mobilisation « donne confiance pour continuer le combat ».

Amnesty UK a salué une « démonstration historique » portée par « une vision de société fondée sur la dignité, la compassion et les droits humains ». Un cortège parallèle organisé par le Palestine Solidarity Campaign a rejoint la marche principale en milieu d’après-midi, non sans tensions : 18 personnes ont été arrêtées près de New Scotland Yard pour avoir soutenu Palestine Action, un groupe toujours classé comme organisation terroriste malgré une décision de la Haute Cour en février jugeant cette interdiction illégale.

150 000 pour Robinson, six mois plus tôt

Pour comprendre la charge symbolique de ce samedi, il faut remonter au 13 septembre 2025. Ce jour-là, Stephen Yaxley-Lennon, plus connu sous le pseudonyme de Tommy Robinson, rassemblait entre 110 000 et 150 000 partisans pour sa marche « Unite the Kingdom ». La police avait compté 26 agents blessés, dont quatre grièvement (dents cassées, commotion cérébrale, hernie discale). Vingt-cinq personnes avaient été interpellées.

Sur l’estrade, le milliardaire Elon Musk était intervenu en visioconférence pour dénoncer « une destruction de la Grande-Bretagne par une immigration massive et incontrôlée ». Eric Zemmour et un élu du parti allemand AfD avaient complété le plateau, donnant à l’événement une portée internationale assumée. Robinson avait qualifié sa marche d’« étincelle d’une révolution culturelle ».

Six mois après, la réponse se mesure en ordre de grandeur. Même en retenant l’estimation basse de la police (50 000 contre-manifestants contre 110 000 pro-Robinson), le rapport de forces s’est inversé : les organisateurs revendiquent un ratio de trois contre un. Hamja Ahsan, écrivain et militant présent samedi, a comparé l’atmosphère au carnaval de Notting Hill, « des retraités aux enfants, tous les milieux confondus ». Son message : « Il faut montrer que nous sommes la majorité. »

Reform UK en tête des sondages, la haine en chiffres

La marche de samedi ne tombe pas dans le vide. Elle s’inscrit dans un paysage politique britannique où l’extrême droite n’a jamais été aussi proche du pouvoir institutionnel. Selon les sondages YouGov les plus récents, si des élections générales avaient lieu demain, le parti Reform UK de Nigel Farage arriverait en tête avec 24 % des intentions de vote, devant les conservateurs et au coude-à-coude avec les travaillistes.

Les chiffres de la haine accompagnent cette progression. Le ministère de l’Intérieur britannique (Home Office) a révélé en octobre 2025 que les crimes haineux enregistrés en Angleterre et au Pays de Galles avaient augmenté pour la première fois en trois ans. Les agressions visant les musulmans ont bondi de 19 %, alimentées par la vague de violences qui avait suivi les meurtres de Southport en juillet 2025, quand un suspect faussement présenté comme musulman avait déclenché des émeutes dans plusieurs villes anglaises.

Dans les écoles, les suspensions pour incidents racistes ont plus que doublé ces dernières années, selon les données du ministère de l’Éducation. Al Jazeera a documenté des témoignages glaçants : à Basildon (Essex), des enfants musulmans visés par des jets de verre depuis des immeubles ; à Glasgow, une fillette de sept ans retirée de son école après deux ans de harcèlement raciste quotidien.

Shabna Begum, directrice du Runnymede Trust, un centre de recherche sur l’égalité raciale, résume la mécanique : « Les acteurs politiques et médiatiques dominants ont normalisé des récits racistes qui désignent les migrants, les demandeurs d’asile et les musulmans comme boucs émissaires. » Le rapport du Runnymede Trust sur les effets du racisme sur la santé souligne l’hypervigilance permanente dans laquelle vivent les minorités visibles, avec des conséquences mesurables sur l’espérance de vie et la santé mentale.

L’association Hope Not Hate tire la sonnette d’alarme

Hope Not Hate, l’une des principales organisations antiracistes britanniques, a publié en mars 2026 un avertissement sans ambiguïté : l’extrême droite au Royaume-Uni est « plus grande, plus audacieuse et plus extrême que jamais ». L’organisation, qui cartographie les réseaux militants d’extrême droite depuis plus de vingt ans, constate une professionnalisation des mouvements, une internationalisation de leurs financements et une radicalisation accélérée par les réseaux sociaux.

Tommy Robinson lui-même incarne cette trajectoire. Libéré de prison en mai 2025 après une peine pour outrage à la justice, il a rapidement reconstitué son réseau, bénéficiant du soutien public d’Elon Musk et de connexions avec le Département d’État américain, selon Al Jazeera. Il prépare un nouveau rassemblement à Londres pour mai 2026.

Un miroir européen

Le bras de fer londonien résonne bien au-delà de la Manche. En France, le Rassemblement national reste la première force politique dans les sondages. En Allemagne, l’AfD a franchi la barre des 20 % aux élections fédérales de février 2025. En Italie, Giorgia Meloni gouverne. Aux Pays-Bas, Geert Wilders dirige la coalition au pouvoir. L’Autriche a porté le FPÖ au sommet en septembre 2025.

Charlotte Elliston, employée de musée venue marcher samedi, a résumé le sentiment partagé par de nombreux manifestants : « On se disait que ça n’arriverait jamais ici. Et tout d’un coup, on voit que ça peut arriver. Ça devient effrayant. » L’ancien leader travailliste Jeremy Corbyn, présent dans le cortège, a rappelé sur le réseau social X que « les problèmes ne viennent pas des migrants ou des réfugiés » mais « d’un système économique truqué en faveur des grandes entreprises et des milliardaires ».

La députée Zarah Sultana a enfoncé le clou : « Il n’y a qu’une minorité contre laquelle on devrait être en colère : les milliardaires qui financent la division pendant que les classes populaires n’arrivent pas à boucler leurs fins de mois. »

Le prochain test de température est fixé à mai, quand Tommy Robinson prévoit de réinvestir les rues de la capitale. D’ici là, les élections locales de mai 2026 diront si la vague Reform UK continue de monter, ou si la marée de samedi annonce un reflux.