Samedi après-midi, plus d’un millier de personnes se sont assises à même le sol de Trafalgar Square, une pancarte sur les genoux. Elles savaient que la police viendrait. La police savait qu’elles ne bougeraient pas. À la fin de la journée, 523 d’entre elles portaient des menottes.
Un musicien, une octogénaire et 521 autres
Le bilan est tombé en fin de soirée : 523 interpellations en une seule journée, selon la Metropolitan Police de Londres. Le plus jeune avait 18 ans. La plus âgée, 87. Le motif, identique pour tous : « soutien affiché à une organisation proscrite ». En l’occurrence Palestine Action, un groupe classé terroriste par le Royaume-Uni depuis juillet 2025.
Parmi les personnes embarquées, Robert Del Naja, cofondateur du groupe trip-hop Massive Attack, emporté par trois policiers après avoir brandi une pancarte « I support Palestine Action ». Avant son interpellation, le musicien avait prévenu les journalistes de l’agence Press Association : « L’arrestation est illégale. » Il a ajouté accepter les conséquences possibles sur sa carrière.
L’événement, baptisé « Everyone Day » par le collectif Defend Our Juries, avait été annoncé des semaines à l’avance. Les organisateurs estimaient la foule à 1 500 personnes. Beaucoup portaient des keffiehs et des drapeaux palestiniens. Certains avaient apporté des chaises pliantes, visiblement préparés à rester aussi longtemps que nécessaire.
La justice dit « disproportionné », la police continue
Tout le paradoxe de cette affaire tient en deux dates. Le 13 février 2026, la Haute Cour de Londres a jugé l’interdiction de Palestine Action « disproportionnée » et contraire aux articles 10 et 11 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui protègent la liberté d’expression et de réunion. Trois magistrats, Victoria Sharp, Jonathan Swift et Karen Steyn, ont estimé que « la nature et l’ampleur des activités du groupe » ne justifiaient pas une classification terroriste.
Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, avait dénoncé dès juillet 2025 un « usage inquiétant » de la législation antiterroriste britannique, selon le Bureau des droits de l’homme de l’ONU. L’International Bar Association a qualifié la proscription de « virage dangereux dans le droit ». Amnesty International a salué la décision de février, rappelant que « les pouvoirs antiterroristes ne doivent pas servir à museler la contestation ».
Le 25 mars, la Metropolitan Police a annoncé la reprise des interpellations malgré le verdict. Le gouvernement a obtenu l’autorisation de faire appel de la décision de février. Tant que la cour d’appel ne s’est pas prononcée, Palestine Action reste officiellement proscrite. Exprimer son soutien reste passible de quatorze ans de prison.
84 organisations sur la liste, une seule née dans la rue
Le Terrorism Act 2000 permet au gouvernement britannique d’interdire toute organisation qu’il considère impliquée dans le terrorisme. La liste compte aujourd’hui plus de 84 noms. La quasi-totalité sont des mouvements jihadistes, des groupes suprémacistes blancs ou des organisations ayant revendiqué des attaques meurtrières contre des civils. Al-Qaïda, Daech, le Mouvement impérial russe.
Palestine Action ne ressemble à aucun d’entre eux. Fondé en 2020, le groupe se définit comme un mouvement d’action directe contre la « complicité britannique » dans ce qu’il qualifie de violations israéliennes des droits des Palestiniens. Ses faits d’armes les plus marquants : l’intrusion dans une base de la Royal Air Force en juin 2025, où des avions militaires ont été recouverts de peinture, et des actions contre des entreprises liées à l’industrie de l’armement. Pas d’armes, pas de victimes.
Le 2 juillet 2025, la Chambre des communes a voté la proscription par 385 voix contre 26, rapporte le Parlement britannique dans ses archives officielles. Palestine Action a rejoint la liste le 5 juillet. Depuis, plus de 2 200 personnes ont été interpellées pour avoir exprimé leur soutien au groupe, selon les organisateurs des manifestations. Israël, de son côté, a « à plusieurs reprises nié commettre des abus » dans ses opérations militaires à Gaza, selon le Jerusalem Post.
Deux semaines avant le verdict qui peut tout renverser
Les 28 et 29 avril, la cour d’appel de Londres examinera le recours déposé par la ministre de l’Intérieur Shabana Mahmood contre la décision de février. Deux issues, chacune avec des conséquences lourdes.
Si la cour confirme le jugement initial, les 2 200 poursuites engagées depuis neuf mois pourraient s’effondrer. Le gouvernement devrait retirer Palestine Action de la liste terroriste, et les manifestants de samedi verraient leurs charges abandonnées. Si elle l’infirme, le Royaume-Uni aura inscrit dans sa jurisprudence le droit de classer un groupe de protestation civile, sans violence contre les personnes, au même niveau qu’un réseau responsable d’attentats de masse.
Pour un manifestant cité par Al Jazeera, le rassemblement de samedi dépassait la seule cause palestinienne. « La Grande-Bretagne a sombré dans une situation non démocratique, a-t-il déclaré. C’est très dangereux pour la liberté d’expression. »
Qesser Zuhrah, gréviste de la faim proche de Palestine Action, a résumé la situation autrement en s’adressant aux journalistes. La reprise des interpellations malgré la décision judiciaire prouve, selon elle, que la police « ne nous sert pas » et « ne fait qu’appliquer ce que le gouvernement veut ».
Le verdict de la cour d’appel, attendu dans les semaines suivant l’audience des 28 et 29 avril, dira si 523 personnes ont commis un crime ou exercé un droit.