2,26 euros le litre de gazole, 2,30 euros le SP95. En un mois, le diesel a grimpé de 53 centimes. Et dans 69 % des stations françaises, les pompes à essence sont tout simplement à sec.
Depuis le début de la guerre au Moyen-Orient fin février, les automobilistes français encaissent une hausse continue qui vient de franchir un cap symbolique. Selon les données de Carbu.com compilées ce jeudi 2 avril, le gazole atteint son prix le plus élevé de l’année 2026 : 2,26 euros en moyenne nationale, contre 1,73 euro au 1er mars. Un plein de 50 litres coûte désormais 26,50 euros de plus qu’il y a trente jours.
Deux tiers des stations à sec pour le sans-plomb
Le site pénurie-carburant.fr recense ce jeudi 69 % de stations en rupture de SP95 sur l’ensemble du territoire. Le diesel résiste mieux, avec 14 % de stations concernées. Les stations TotalEnergies sont les plus touchées, et pour cause : le pétrolier maintient un plafonnement des prix à 2,09 euros le litre de gazole jusqu’au 7 avril. Les automobilistes s’y ruent, les cuves se vident.
Le gouvernement a écarté mercredi l’hypothèse d’une pénurie généralisée. Côté approvisionnement, les raffineries françaises tournent, mais la volatilité du prix du baril complique la reconstitution des stocks. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) a publié dès mars un jeu de recommandations pour économiser le pétrole : télétravail, limitation de vitesse sur autoroute, covoiturage.
Le télétravail, arme de survie pour ceux qui le peuvent
Face à la facture, certains patrons réagissent. Romain Beke, fondateur de Muhalink, une société de conseil en environnement basée à Sète, est passé d’un à deux jours de télétravail par semaine pour ses équipes. « C’est un vrai sujet d’inquiétude pour les salariés. Il y a un effet financier mais aussi un effet moral. Ça montre que le patron est engagé », a-t-il déclaré à 20 Minutes. Et d’ajouter : « Pour moi, ça n’a aucun coût financier. On répond simplement à une problématique, le temps que la situation s’améliore. »
Le recours au travail à distance explose dans les demandes des salariés. Au CHU d’Angers, Force ouvrière réclame un assouplissement des règles de télétravail. La FSU de La Réunion a formulé la même requête auprès de la Région. Des employés de SoLocal (ex-Pages Jaunes) à Nancy demandent des jours supplémentaires, rapporte France Bleu.
Moins de la moitié des salariés peut télétravailler
Le problème, c’est que cette solution reste un privilège. En France, moins de 50 % des salariés ont la possibilité de travailler depuis chez eux, selon l’INSEE. Soignants, commerçants, enseignants, artisans, conducteurs : pour des millions de travailleurs, la voiture reste la seule option. Et le télétravail la seule chose qu’on ne peut pas leur offrir.
En 2024, un quart des Français déclarait télétravailler régulièrement. Ce chiffre devrait mécaniquement progresser dans les semaines qui viennent, du moins pour les métiers compatibles. « Quand on mène des entretiens de recrutement, la possibilité de télétravailler est l’une des premières questions que l’on nous pose. Dans certains secteurs en tension comme l’informatique ou la comptabilité, c’est même rédhibitoire », témoigne Norjahann Bessaoud, directrice de recrutement chez Happy to meet you, au micro de 20 Minutes.
Les syndicats montent au front, les patrons calculent
Le carburant à 2,30 euros le litre, c’est entre 10 et 20 % du salaire net pour un employé qui fait 30 kilomètres aller-retour chaque jour. « Si on ne fait rien, on prend le risque de voir les gens partir », prévient Norjahann Bessaoud. Les cabinets de recrutement observent déjà un effet direct sur les candidatures : un poste sans télétravail, à 40 minutes de route, perd en attractivité chaque semaine un peu plus.
Pour les métiers non télétravaillables, les pistes restent maigres. Romain Beke suggère des aménagements d’horaires, comme des journées de douze heures pour réduire les trajets, ou le prêt de véhicules d’entreprise. Norjahann Bessaoud plaide pour des compensations financières ou des jours de RTT supplémentaires. « Si on permet le télétravail des cadres, on doit aussi accompagner les ouvriers, surtout dans les secteurs où le turnover est important. »
Un précédent encore frais dans les mémoires
La France a déjà connu ce scénario. En octobre 2022, une pénurie de carburant liée aux grèves des raffineries avait provoqué une ruée similaire vers le télétravail. Le gouvernement avait alors activé les stocks stratégiques et mis en place une ristourne à la pompe, finalement supprimée fin 2022. Cette fois, les causes sont géopolitiques et non sociales : la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran a fait bondir le baril au-dessus des 100 dollars, renchérissant toute la chaîne d’approvisionnement.
À titre de comparaison, le record historique du gazole en France remonte à mars 2022, lors de l’invasion de l’Ukraine, à 2,15 euros le litre en moyenne. Ce seuil est désormais dépassé de 11 centimes, et la tendance ne donne aucun signe d’inversion.
L’horizon reste bouché
Dans son allocution de mercredi soir, Donald Trump a estimé que les opérations militaires contre l’Iran dureraient encore « deux à trois semaines ». Si le conflit se prolonge au-delà, les analystes du marché pétrolier n’excluent pas un baril à 120 dollars, ce qui porterait le gazole français au-dessus des 2,50 euros le litre. TotalEnergies n’a pas précisé si son plafonnement serait prolongé après le 7 avril. La prochaine échéance, c’est cette date : dans cinq jours, les automobilistes sauront s’ils perdent leur dernier filet de sécurité à la pompe.