55,8 milliards d’euros. C’est le montant que Bill Ackman, patron du fonds new-yorkais Pershing Square, propose pour racheter l’intégralité d’Universal Music Group, le label de Taylor Swift, Drake et Billie Eilish. Une offre à 78 % au-dessus du cours de Bourse, dévoilée ce lundi 7 avril, qui prend de court la famille Bolloré, premier actionnaire du groupe.

78 % de prime et 9,4 milliards en cash

L’offre se décompose en deux volets. Chaque actionnaire d’UMG recevrait 5,05 € en espèces et 0,77 action d’une nouvelle entité fusionnant Pershing Square et Universal Music. Au total, le prix par action s’élève à 30,40 €, contre 17,07 € à la clôture du 2 avril. La prime de 78 % dépasse largement les standards habituels des opérations sur les groupes cotés du secteur.

La partie cash représente 9,4 milliards d’euros, l’intégralité du financement étant garantie par Pershing Square. L’entité fusionnée serait incorporée dans le Nevada et cotée à la Bourse de New York (NYSE), avec l’ambition d’intégrer le S&P 500. Environ 17 % des actions en circulation seraient annulées dans l’opération, ramenant le capital à 1,54 milliard de titres.

Ackman connaît la maison par coeur

Ce n’est pas un coup de tête. Bill Ackman a acquis environ 10 % d’Universal Music à l’été 2021, pour quelque 4 milliards de dollars, lors de l’introduction en Bourse du groupe à Amsterdam. En mars 2025, il a revendu 2,7 % de sa participation pour 1,4 milliard. En mai de la même année, il a quitté le conseil d’administration, évoquant de « nouvelles obligations ».

Huit mois plus tard, il revient avec un projet bien plus ambitieux : avaler le groupe tout entier. Pour Ackman, l’action UMG est sous-évaluée de manière flagrante. Le titre a chuté de 33 % en douze mois sur Euronext Amsterdam. « Le cours d’UMG a stagné en raison de problèmes totalement étrangers à la performance de son activité musicale, et tous peuvent être résolus par cette transaction », a-t-il déclaré dans un communiqué.

Les Bolloré perdent le contrôle d’un joyau français

Le dossier touche un nerf sensible en France. Universal Music Group est né de la galaxie Vivendi, le conglomérat médias de la famille Bolloré. Après la scission de 2021, le groupe Bolloré a conservé 18 % du capital via sa holding et Vivendi, ce qui en faisait le premier actionnaire historique. Tencent, le géant chinois du numérique, détient de son côté 20 % du capital, acquis en deux tranches (2020 et 2021) sur la base d’une valorisation de 30 milliards d’euros, soit quasiment la moitié du prix proposé aujourd’hui par Ackman.

Cyrille Bolloré a quitté le conseil d’administration d’UMG en juillet 2025. Un départ interprété à l’époque comme un désengagement progressif. L’offre d’Ackman accélère brutalement le scénario : si elle aboutit, un fleuron culturel européen passerait sous pavillon américain.

Ackman propose de nommer Michael Ovitz, cofondateur de l’agence artistique CAA et ancien président de Disney, à la présidence du conseil. Deux autres affiliés de Pershing Square rejoindraient le board. Le PDG actuel, Lucian Grainge, considéré comme l’architecte du renouveau d’UMG, resterait en poste avec un nouveau contrat.

Le catalogue le plus précieux de la planète

Universal Music Group n’est pas un label comme les autres. Le groupe représente neuf des dix artistes les plus vendus au monde en 2025, selon ses propres résultats financiers. Taylor Swift, Lady Gaga, Sabrina Carpenter, The Weeknd, Drake, Billie Eilish, Morgan Wallen : le catalogue couvre tous les genres, toutes les générations.

Sur le plan financier, UMG a dégagé 12,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025 (en hausse de 8,7 % sur un an), dont 9,4 milliards pour la seule musique enregistrée. Le streaming par abonnement, qui tire la croissance, a progressé de 8,6 %. L’édition musicale pèse 2,26 milliards, portée par la hausse des revenus numériques (+11,4 %).

Le groupe détient aussi une participation de 2,7 milliards d’euros dans Spotify, qu’Ackman juge sous-valorisée par le marché. C’est l’un des six « problèmes » qu’il identifie pour expliquer la décote boursière : incertitude autour de la participation Bolloré, report de la cotation américaine, bilan sous-utilisé, absence de guidance financière, communication jugée insuffisante avec les investisseurs.

Un secteur en pleine ébullition

L’offre s’inscrit dans un mouvement plus large. L’industrie musicale a retrouvé la croissance grâce au streaming, après deux décennies de crise liée au piratage. Les catalogues de droits musicaux sont devenus des actifs prisés par les fonds d’investissement, à l’image des rachats de catalogues de Bob Dylan ou Bruce Springsteen ces dernières années.

Mais une opération de cette taille sur un major label reste inédite. Les trois grands labels mondiaux (Universal, Sony Music et Warner Music) contrôlent environ 65 % du marché mondial de la musique enregistrée. Tout changement de propriétaire chez l’un d’eux modifie l’équilibre concurrentiel de l’industrie.

Les régulateurs européens pourraient aussi avoir leur mot à dire. Le transfert de cotation d’Amsterdam à New York, combiné au passage sous contrôle d’un fonds activiste américain, pourrait susciter des réticences à Bruxelles, où la souveraineté culturelle européenne est un sujet sensible depuis l’adoption du Digital Services Act.

UMG n’a pas encore répondu

Lundi soir, Universal Music Group n’avait toujours pas commenté officiellement l’offre. Le conseil d’administration devra évaluer la proposition et décider s’il recommande ou non l’opération aux actionnaires. La famille Bolloré et Tencent, qui détiennent ensemble 38 % du capital, auront un poids déterminant dans l’issue du dossier.

Si l’offre est acceptée, la fusion pourrait être bouclée d’ici la fin de l’année 2026. D’ici là, Ackman devra convaincre non seulement les actionnaires, mais aussi les artistes. Dans une industrie où les contrats se renégocient à chaque album, la confiance du catalogue vaut autant que les milliards sur la table.