5,6 millions d’euros versés au groupe Etat islamique et à Jabhat al-Nosra pour faire tourner une usine. Ce lundi 13 avril, le tribunal correctionnel de Paris a reconnu le cimentier Lafarge coupable de financement du terrorisme en Syrie. Son ancien PDG, Bruno Lafont, part directement en prison.
680 millions investis, et Daech en caissier
L’histoire commence en 2010, quand Lafarge inaugure une cimenterie flambant neuve à Jalabiya, dans le nord-est de la Syrie. Coût de l’investissement : 680 millions de dollars. Un an plus tard, la guerre civile éclate. Les multinationales plient bagage une à une. Lafarge, elle, reste.
Pour continuer à produire du ciment en plein chaos, la filiale Lafarge Cement Syria (LCS) passe des accords avec trois organisations jihadistes, dont l’Etat islamique et le Front al-Nosra, alors branche syrienne d’Al-Qaïda. Entre 2013 et 2014, près de 5,6 millions d’euros transitent vers ces groupes armés, selon les conclusions du tribunal. L’intermédiaire principal, Firas Tlass, un employé syrien, négocie le passage des camions et des salariés à travers les check-points tenus par les jihadistes.
Les paiements couvrent deux volets : l’achat de matières premières (hydrocarbures, pouzzolane) auprès de fournisseurs contrôlés par l’EI, et des « redevances de sécurité » versées pour que le personnel et les marchandises circulent sans être inquiétés.
Un « partenariat commercial avec l’EI »
La présidente du tribunal, Isabelle Prévost-Desprez, n’a pas mâché ses mots. Elle a qualifié les arrangements de « véritable partenariat commercial avec l’Etat islamique ». Une formule qui balaie la ligne de défense des accusés, lesquels plaidaient le racket et l’extorsion.
Le tribunal a relevé que les communications internes de l’entreprise mentionnaient des « négociations » et des « accords », pas des menaces. Lafarge ne subissait pas : elle s’organisait. Pire, selon les juges, ce mode de financement « a été essentiel dans la mainmise de l’organisation terroriste sur les ressources naturelles de Syrie, lui permettant de financer des actes terroristes sur zone et projetés à l’extérieur, notamment en Europe ».
Le lien entre les versements et les attentats perpétrés sur le sol européen a pesé lourd dans la décision. Les procureurs ont rappelé que la période concernée (2013-2014) correspond précisément à la montée en puissance de l’EI, qui allait frapper Paris en janvier puis en novembre 2015.
L’ancien PDG part en prison, huit cadres condamnés
Bruno Lafont, 63 ans, qui dirigeait le groupe pendant les faits, a écopé de six ans de prison ferme avec incarcération immédiate. Il a nié avoir eu connaissance des paiements illicites. Son avocat a annoncé un appel et une demande de mise en liberté, qualifiant le mandat de dépôt d’« injustifié ».
Christian Herrault, ancien directeur général adjoint, a été condamné à cinq ans ferme, également avec incarcération immédiate. Firas Tlass, l’intermédiaire syrien jugé par contumace, a reçu la peine la plus lourde : sept ans. Les cinq autres cadres opérationnels ont écopé de peines allant de dix-huit mois à sept ans.
Le tribunal a souligné l’« absence totale de reconnaissance » des faits par les accusés, et une posture de déni maintenue tout au long du procès, qui s’est étalé sur six semaines entre novembre et décembre 2025.
Une amende dérisoire, un précédent mondial
Lafarge devra s’acquitter de 1,125 million d’euros d’amende, le plafond prévu par la loi pour financement de terrorisme. A cette somme s’ajoutent 4,57 millions d’euros d’amende douanière, solidairement avec quatre anciens cadres, pour violation des sanctions internationales. Total : moins de 6 millions d’euros pour une entreprise dont la maison mère, le suisse Holcim, pèse plus de 40 milliards de francs suisses en Bourse.
Le montant paraît dérisoire. Surtout quand on le compare aux 778 millions de dollars (environ 720 millions d’euros) que Lafarge avait déjà versés en 2022 à la justice américaine après avoir plaidé coupable de « conspiration en vue de fournir un soutien matériel à des organisations terroristes » aux Etats-Unis. C’était alors la première entreprise au monde à faire l’objet d’une telle inculpation outre-Atlantique.
Onze ouvriers syriens oubliés par le verdict
L’affaire avait été déclenchée en novembre 2016 par une plainte conjointe de l’ONG Sherpa, du Centre européen pour les droits constitutionnels et humains (ECCHR) et de onze anciens employés syriens de l’usine. Ces ouvriers, restés sur place alors que les expatriés français avaient été évacués, affirment avoir été exposés quotidiennement à des risques de mort, d’enlèvement et de violences.
Le tribunal a toutefois abandonné les poursuites pour mise en danger de la vie d’autrui, estimant les preuves insuffisantes sur ce volet. Un verdict amer pour les plaignants, qui espéraient voir reconnue la responsabilité directe de Lafarge dans les dangers encourus par son propre personnel local.
Un second volet judiciaire, portant sur des accusations de complicité de crimes contre l’humanité, reste en cours d’instruction. La Cour de cassation a confirmé en octobre 2023 que cette mise en examen était valide, une première mondiale pour une entreprise. Si elle aboutit à un procès, Lafarge pourrait se retrouver dans le box des accusés pour des faits autrement plus graves que le financement.
Holcim regarde ailleurs
Le géant suisse Holcim, qui a absorbé Lafarge en 2015 pour former LafargeHolcim (redevenu Holcim en 2021), a déclaré ne pas avoir eu connaissance des activités syriennes. La fusion avait été finalisée quelques mois après l’évacuation de l’usine en septembre 2014, quand l’Etat islamique s’est emparé du site.
Mais la question de la responsabilité de la maison mère ne disparaît pas. Les 13 millions d’euros de flux financiers identifiés par l’enquête judiciaire (un montant plus large que les seuls 5,6 millions retenus pour le chef de financement de terrorisme) alimentent le dossier du second procès potentiel.
Le parquet national antiterroriste dispose désormais de soixante jours pour faire appel de certaines relaxes partielles. Les avocats des parties civiles ont déjà annoncé qu’ils contesteraient l’abandon des charges de mise en danger. Le dossier Lafarge, ouvert il y a dix ans, est loin d’être refermé.