576 soldats par jour. C’est le rythme auquel l’armée ukrainienne perdait ses hommes par désertion au premier semestre 2025, selon les données du Procureur général ukrainien compilées par Ukrainska Pravda. Pas des morts au combat, pas des blessés évacués : des soldats qui quittent leur poste et ne reviennent pas. Le chiffre, dix fois supérieur à celui de 2022, dessine une hémorragie silencieuse qui menace l’effort de guerre autant que les offensives russes.
De 29 à 576 désertions quotidiennes en trois ans
Les chiffres officiels du bureau du Procureur général ukrainien, cités par Ukrainska Pravda, permettent de reconstituer l’accélération. En 2022, première année de l’invasion à grande échelle, environ 10 400 dossiers d’abandon de poste et de désertion ont été ouverts, soit une moyenne de 29 par jour. En 2023, le total grimpe à 25 558 cas (70 par jour). En 2024, il explose : 91 140 cas, soit 250 par jour. Sur les sept premiers mois de 2025, on atteint 120 900 dossiers, ce qui porte la moyenne à 576 désertions quotidiennes, rapporte l’Eurasian Times.
Au total, plus de 250 000 procédures pénales ont été ouvertes depuis février 2022 : 202 997 pour abandon de poste sans autorisation (article 407 du Code pénal ukrainien) et 50 058 pour désertion caractérisée (article 408). Seule une fraction a débouché sur des poursuites : 15 564 inculpations pour abandon de poste et 1 248 pour désertion.
200 000 absents, 2 millions de réfractaires
En janvier 2026, le nouveau ministre ukrainien de la Défense Mykhailo Fedorov a posé un chiffre brutal devant le Parlement lors de son discours d’investiture : 200 000 soldats sont actuellement portés absents sans autorisation. Dans la même allocution, il a estimé que près de 2 millions d’Ukrainiens en âge d’être mobilisés (25 à 60 ans sous la loi martiale) se soustraient au service militaire, selon CNN et Business Insider.
La députée Anna Skorokhod avance un chiffre encore plus élevé : environ 400 000 militaires auraient quitté leurs positions sans autorisation, rapporte l’Eurasian Times. Le Procureur général a cessé de publier les statistiques de désertion en novembre 2025, invoquant le risque de « discréditer les forces de défense » en période de loi martiale, selon le Kyiv Independent.
Un déséquilibre vertigineux avec la Russie
Le contraste avec l’armée russe est frappant. Selon le ministère britannique de la Défense, qui cite les données recueillies par le média russe indépendant Mediazona, la Russie n’a enregistré que 20 538 cas d’absence non autorisée, de désertion ou de refus d’obéissance depuis le début de la guerre. Plus de 86 % de ces dossiers ont été poursuivis en justice.
L’écart, de l’ordre de 1 à 12, s’explique en partie par la différence de traitement. Côté russe, les déserteurs risquent jusqu’à 10 ans de prison et les poursuites sont quasi systématiques. Côté ukrainien, les peines théoriques vont de 5 à 12 ans de prison sous la loi martiale, mais l’application reste faible : sur 250 000 dossiers ouverts, à peine 17 000 ont mené à des inculpations. La population de départ joue aussi : avant la guerre, la Russie comptait 3,7 fois plus d’habitants que l’Ukraine, un écart qui s’est encore creusé avec l’exode de millions d’Ukrainiens vers l’Europe.
Le problème vient du commandement, pas de la lâcheté
Le Kyiv Independent a recueilli le témoignage de Yaroslav, 33 ans, sous-officier engagé depuis 2015. Ses crises de panique ont commencé après qu’il a vu la moitié de son unité, une quarantaine d’hommes, tuée en action durant l’été 2023. Il décrit des commandants qui ordonnent des marches à découvert sous la menace de drones, qui échouent à ravitailler les positions avancées et qui refusent d’apprendre de leurs erreurs.
« Il sait où il envoie les gars, et il les envoie quand même à la mort », a confié Yaroslav au Kyiv Independent. Son constat rejoint celui de plusieurs officiers interrogés par le même média : le problème n’est pas le courage des soldats, mais une culture de commandement héritée de l’ère soviétique, rigide et peu soucieuse des pertes humaines. Le lieutenant-colonel Kyrylo Berkal, commandant adjoint du Troisième corps d’armée d’élite, a déclaré que si les soldats aptes au combat revenaient de désertion, l’Ukraine disposerait de suffisamment d’effectifs pour « mener des opérations de contre-offensive sur l’ensemble du front ».
L’amnistie de 2024, un pansement sur une hémorragie
Pour tenter de colmater la brèche, le Parlement ukrainien a voté en 2024 une amnistie unique pour les soldats qui rentreraient volontairement. Résultat : 29 000 retours, selon le Kyiv Independent. Un chiffre dérisoire rapporté aux 200 000 absents estimés. L’état-major a ensuite mis en place des bataillons de réserve où les soldats de retour sont affectés avant d’être redistribués dans les unités prioritaires.
Mais le mécanisme ne s’attaque pas à la cause profonde. Beaucoup de soldats partis « AWOL » (absent sans autorisation) n’ont pas déserté par lâcheté : certains utilisaient cette voie illégale comme raccourci pour changer d’unité, le processus administratif officiel de transfert pouvant prendre des mois. Cette pratique a été partiellement encadrée en 2025, mais elle révèle un système bureaucratique qui pousse les soldats à enfreindre la loi pour obtenir ce qu’un formulaire devrait leur accorder.
Un front de 1 200 km qui se dégarnit
La conséquence sur le terrain est directe. L’Ukraine défend une ligne de front de près de 1 200 kilomètres avec des effectifs en diminution constante. Le Kyiv Independent rapporte que les troupes russes exploitent les secteurs sous-dotés pour mener des opérations de reconnaissance et avancer. Chaque désertion n’est pas un simple chiffre dans une statistique pénale : c’est un tronçon de tranchée sans défenseur, un drone sans opérateur, une position qui tombe sans combat.
La situation se tend à un moment critique. Les discussions de paix n’avancent pas, les livraisons d’armes occidentales continuent mais ne compensent pas le manque d’infanterie, et la loi de mobilisation adoptée en 2024 peine à produire suffisamment de recrues. Le ministre Fedorov, ancien vice-premier ministre et figure de la numérisation ukrainienne, a promis une modernisation technologique de l’armée pour compenser le déficit humain. La prochaine réunion du format de Genève sur le conflit, prévue au printemps, sera aussi l’occasion de mesurer si la pression internationale peut accélérer un règlement avant que l’armée ukrainienne ne se vide davantage de l’intérieur.