60 milliards d’euros par an. C’est ce que la France verse chaque année à l’étranger pour importer du pétrole et du gaz, selon le Service des données et études statistiques (SDES). Depuis que la guerre au Moyen-Orient fait flamber les cours, la facture grimpe encore. Et le gouvernement Lecornu vient de décider que ça suffit.

Le Premier ministre doit présenter, entre le 6 et le 10 avril, un « grand plan d’électrification » des usages. Logement, transports, industrie : tous les secteurs qui carburent encore aux fossiles sont visés. L’ambition affichée dans la lettre envoyée à ses ministres : passer de 60 % d’énergies fossiles importées dans le mix énergétique à 60 % d’énergies bas-carbone d’ici 2030. Un renversement complet en quatre ans.

130 ans d’électrification, et seulement 25 % du chemin parcouru

Le constat de départ est brutal. La France a commencé à électrifier ses usages au début du XXe siècle. Plus d’un siècle plus tard, un quart seulement de la consommation d’énergie du pays passe par l’électricité, rappelle Frédéric Wurtz, directeur de recherche au CNRS et codirecteur de l’Observatoire sur la transition énergétique. Le reste, pétrole et gaz, dépend entièrement de l’étranger.

La troisième programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), publiée quelques semaines plus tôt, le reconnaissait déjà noir sur blanc : la France accuse un « retard » d’une dizaine d’années dans l’électrification de ses usages. Ce plan tente de rattraper, en pleine crise, ce que les gouvernements précédents n’ont pas fait en temps calme.

« Il y a un consensus scientifique pour dire que l’atteinte de la neutralité carbone en 2050 n’est possible qu’avec l’électrification », souligne Frédéric Wurtz à franceinfo. Sauf que le calendrier ne laisse plus de marge. « Il faut faire le même chemin en 25 ans que ce que nous avons fait en 130 », résume le chercheur.

Chaudières, voitures, fours : ce qui change concrètement

Sébastien Lecornu a confié à chacun de ses ministres une mission précise, avec « un point de passage en 2030 et une cible en 2035 ». Trois secteurs se retrouvent en première ligne.

Le logement, d’abord. Le gaz chauffe encore 55 % des logements sociaux en France. Vincent Jeanbrun, ministre du Logement, a annoncé sur RMC vouloir inciter les ménages à installer des pompes à chaleur ou des chauffages électriques via des aides ciblées. Pour le parc social, il promet un plan avec les bailleurs pour remplacer l’ensemble des systèmes de chauffage « d’ici quelques années ». Les logements neufs seront aussi concernés, avec l’arrêt programmé du raccordement au gaz.

Les transports, ensuite. Premier secteur consommateur d’énergie en France, c’est la cible prioritaire. Le Premier ministre a demandé la mise en place d’une offre de location de véhicules électriques réservée aux professions qui roulent beaucoup : infirmiers libéraux, aides-soignants, commerciaux. Des territoires « pilotes » devront expérimenter la décarbonation complète des mobilités routières. La flotte de pêche, elle aussi, devra présenter des « options technologiques » pour quitter le fioul.

L’industrie, enfin. Le ministre Sébastien Martin doit identifier les procédés industriels capables de basculer en tout-électrique avant 2030 ou 2035. Les boulangers qui chauffent leurs fours au gaz sont explicitement cités. La Caisse des dépôts et le secteur bancaire seront mobilisés pour financer ces conversions.

Le paradoxe fiscal que personne ne veut toucher

Comment financer cette bascule ? Lecornu a trouvé une piste qui ne manque pas d’ironie : utiliser les surplus de recettes fiscales générés par la hausse des prix des carburants. Autrement dit, c’est la flambée du pétrole qui financerait sa propre disparition.

Mais les experts relèvent une contradiction plus profonde. « Taxer l’électricité deux fois plus que le gaz ou le fioul est totalement incohérent par rapport aux objectifs de décarbonation », pointe l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI). En clair : la fiscalité française pénalise encore le choix électrique par rapport au fossile. Un ménage qui installe une pompe à chaleur paie plus de taxes sur son kilowattheure qu’un voisin qui garde sa chaudière au gaz.

Joseph Dellatte, en charge des enjeux climat et énergie à l’Institut Montaigne, enfonce le clou : « Les subventions aux énergies fossiles ne constituent pas une solution pour un continent pauvre en ressources. » La France continue de soutenir fiscalement les énergies dont elle veut se débarrasser.

Les ONG préviennent : électrifier sans isoler, c’est gaspiller

Le Réseau Action Climat a salué l’intention du plan, mais posé une condition ferme. « Moins un logement est isolé, plus il faut installer une pompe à chaleur puissante, et donc chère. Une électrification rapide et accessible des logements ne doit pas faire l’économie de l’isolation des bâtiments. » Installer des pompes à chaleur dans des passoires thermiques revient à chauffer la rue avec de l’électricité au lieu de gaz.

L’ONG met aussi les chiffres sur la table. Pour une infirmière libérale qui parcourt 150 kilomètres par jour, la hausse de 50 centimes par litre du prix de l’essence coûte 50 euros tous les dix jours. « Conserver la place actuelle des énergies fossiles dans l’économie française, c’est exposer les ménages aux variations brutales et erratiques des cours internationaux », résume l’association.

Maud Bregeon, ministre déléguée à l’Énergie, reconnaît dans Les Échos qu’un « plan d’incitation à la sobriété » doit accompagner l’électrification. « Nos concitoyens ont du bon sens : ils savent que réduire sa vitesse permet de réaliser des économies de carburant. » Un discours prudent, loin d’une obligation de sobriété qui déplairait à une majorité déjà fragile à l’Assemblée.

Souveraineté ou dépendance : le vrai choix derrière le plan

Patrice Geoffron, professeur d’économie à l’université Paris Dauphine-PSL, replace le débat dans le temps long. « Cette dépendance aux fossiles est non seulement coûteuse, mais elle expose le pays, ses industries et ses ménages aux chocs géopolitiques internationaux. Les conflits au Moyen-Orient et en Ukraine, ainsi que l’instabilité au Venezuela, nous rappellent cruellement cette vulnérabilité. »

La France a déjà vécu ce scénario. Les chocs pétroliers de 1973 et 1979 avaient déclenché le programme nucléaire. Cinquante ans plus tard, le nucléaire fournit la majeure partie de l’électricité française, ce qui protège partiellement le pays sur l’électricité. Mais le pétrole reste roi dans les transports et le gaz domine le chauffage. Les deux secteurs où la facture explose quand le Golfe s’embrase.

Neil Makaroff, directeur du groupe de réflexion Strategic Perspectives, voit une opportunité industrielle : « Avec un soutien politique clair, les usines de batteries et de pompes à chaleur situées dans le nord et l’est du pays sont prêtes à se développer rapidement, accélérant la réindustrialisation de la France. » L’électrification peut créer des emplois en France, là où les fossiles enrichissent les pays producteurs.

Les ministres ont jusqu’au mercredi 8 avril pour remettre leurs propositions à Matignon. Le budget 2026, selon le Réseau Action Climat, est « loin d’être à la hauteur des ambitions ». L’IDDRI exige une réforme fiscale. Et les entreprises pétro-gazières, qui engrangent des profits records portés par la hausse des cours, n’ont toujours pas vu passer de taxe sur les superprofits. Le plan d’électrification dessine une sortie de crise. Reste à savoir si le gouvernement a les moyens de la financer.