Un ours qui combat des essaims d’abeilles à coups de drones. Le concept ressemble à un jeu mobile pour enfants. En réalité, plus de 600 000 lycéens russes y jouent, et les meilleurs d’entre eux finissent par assembler de vrais drones kamikazes pour l’armée.
Le programme s’appelle Berloga, « tanière de l’ours » en russe. Lancé en juillet 2022 dans Sébastopol occupée, quelques mois après le début de l’invasion de l’Ukraine, il fonctionne comme un entonnoir : les adolescents entrent par le jeu, ressortent par l’industrie de défense. Entre les deux, un système de repérage que Vladimir Poutine a personnellement approuvé, selon les documents officiels du gouvernement russe.
Des abeilles virtuelles, des bombes bien réelles
Sur l’écran, le joueur protège du « miel énergétique » contre des cyber-insectes. Il apprend à piloter des quadricoptères, à livrer du fret à des coordonnées précises, à modifier la conception de ses appareils. Les meilleurs décrochent dix points de bonus au baccalauréat russe, un avantage suffisant pour que les élèves admettent eux-mêmes, sur le réseau social VKontakte, que les exercices sont difficiles mais que la carotte scolaire vaut le coup.
La suite est moins ludique. Selon une enquête approfondie du média d’opposition en exil The Insider, les joueurs les plus prometteurs sont orientés vers des compétitions scientifiques du réseau NTI, puis vers des stages intensifs au centre Archipelago ou au centre Sirius, deux structures qui servent ouvertement de viviers pour les forces armées et les entreprises d’État liées à la défense. L’enquête documente la participation de mineurs à la conception et à l’assemblage de drones kamikazes, ce que ses auteurs qualifient de violation du droit international humanitaire.
De Discord au champ de bataille : le piège mortel
La Russie ne se contente pas de former ses propres adolescents. Elle va chercher des recrues à l’étranger, là où personne ne les attend : sur les serveurs de jeux vidéo. Bloomberg et Business Insider Africa ont révélé en janvier 2026 comment deux jeunes Sud-Africains, passionnés du simulateur militaire Arma 3, ont été contactés sur Discord par un recruteur utilisant le pseudonyme @Dash.
« Le caractère social du jeu vidéo permet des relations différentes des réseaux classiques. On y partage une activité, un groupe. On développe des biais partisans et on devient plus influençable dans ce contexte », analyse Carole Grimaud, doctorante en sciences de l’information et spécialiste de la Russie, interrogée par 20 Minutes. Après plusieurs échanges en ligne, les trois individus se sont retrouvés au Cap, puis au consulat russe. Les deux jeunes hommes ont quitté l’Afrique du Sud le 29 juillet 2024, via les Émirats arabes unis. On leur avait promis un bon salaire, la citoyenneté russe et la possibilité de poursuivre des études. Quelques semaines après la signature de leur contrat militaire près de Saint-Pétersbourg, l’un des deux a été tué dans la région de Lougansk. L’autre n’a plus donné signe de vie.
La manette de jeu, nouvel outil de guerre
Ce n’est pas un hasard si les armées du monde entier regardent les joueurs avec un intérêt croissant. Sur le front ukrainien, les drones sont devenus l’arme qui structure le conflit. Or les compétences développées par des années de jeux vidéo, la dextérité aux joysticks, la capacité à réagir en temps réel, la gestion simultanée de multiples informations, correspondent exactement au profil recherché pour piloter ces engins.
« Les gamers sont une cible parmi d’autres, mais une cible extrêmement étendue, reconnaît Frédéric Herbin, chef du bureau marketing de la Marine nationale française, cité par 20 Minutes. Ils développent des aptitudes intéressantes : adaptabilité, stratégie, dextérité, recherchées chez les dronistes. » La France elle-même explore le terrain : des campagnes de recrutement militaire sur des plateformes comme Roblox ou Fortnite sont actuellement envisagées. L’armée américaine avait, de son côté, créé une équipe officielle d’esport en 2018, avant de la dissoudre en 2022 après des controverses sur le ciblage de mineurs.
Propagande en monde ouvert
Le jeu vidéo ne sert pas qu’à recruter. Il sert aussi à raconter la guerre autrement. Le 4 février 2023, à Saint-Pétersbourg, un adolescent de 16 ans connu sous le pseudo GrishaPutin a diffusé en direct une partie du jeu de stratégie Hearts of Iron IV. Rien d’inhabituel, sauf qu’il le faisait depuis le Centre Wagner, vêtu d’un uniforme militaire complet orné du ruban de Saint-Georges. Le scénario avait été modifié pour mettre en scène un conflit Russie-OTAN dans lequel l’Ukraine est présentée comme l’agresseur.
Ce même adolescent pilote aujourd’hui un collectif de joueurs pro-russes baptisé Z Shaker Central et collabore avec le service d’information Russian African Initiative pour diffuser cette version réécrite de l’histoire auprès des joueurs africains. La Russie y est mise en scène comme alliée des mouvements panafricains contre les puissances « néo-coloniales » occidentales. « Wagner a développé un environnement médiatique complet pour rendre la guerre attirante pour les jeunes, rappelle Carole Grimaud. Il y a aussi la création de contenus vidéoludiques pour séduire et diffuser une vision de l’histoire de la Russie. »
Une frontière qui s’efface partout
La Russie n’a pas inventé la militarisation du jeu vidéo, elle l’a poussée plus loin que quiconque. L’armée américaine distribue le jeu America’s Army depuis 2002 à des fins de recrutement. L’armée chinoise a lancé Glorious Mission en 2011 sur le même principe. En France, la Marine cible depuis plusieurs années les communautés gaming lors de salons comme la Paris Games Week.
La différence russe tient à l’échelle et à la méthode. Là où les autres armées font de la publicité dans l’univers du jeu, Moscou a construit un pipeline industriel : du jeu pour enfants à l’usine de drones, avec des points de bac comme appât et l’approbation directe du Kremlin. Plus de 600 000 joueurs inscrits sur la seule plateforme Berloga, selon les chiffres de l’Agence russe pour les Initiatives Stratégiques. Et la prochaine génération de fonctionnalités promet aux joueurs de partager du code entre eux, transformant un jeu pour adolescents en plateforme collaborative de développement militaire.
Le Parlement européen a adopté en décembre 2025 une résolution demandant aux États membres de renforcer la protection des mineurs contre le recrutement militaire en ligne. Le texte vise explicitement les plateformes de jeux vidéo. Pour l’instant, aucun des 27 n’a légiféré.