Samedi 22 mars, entre 9 h et midi en temps universel, un déluge de particules chargées a percuté le bouclier magnétique terrestre avec une violence que les capteurs américains n’avaient pas mesurée depuis des mois. Indice Kp de 6,67, vent solaire soufflant à 682 kilomètres par seconde : la tempête géomagnétique classée G3 (« forte ») par la NOAA a transformé la haute atmosphère en un écran de lumière visible bien au-delà du cercle arctique. Des rideaux verts, violets et rouges ont dansé dans le ciel nocturne jusqu’au 50e parallèle magnétique, soit approximativement la latitude du nord de la France ou de l’Illinois aux États-Unis.
Un flux de particules lancé à 2,4 millions de km/h
682 km/s, c’est 2,4 millions de kilomètres par heure. Le vent solaire ordinaire file entre 300 et 400 km/s. Ce samedi, il a presque doublé. Le centre de prévision météo spatiale de la NOAA (SWPC) pointe une cause double : les résidus d’une éjection de masse coronale, combinés à l’arrivée d’un flux de vent rapide issu d’un trou coronal repéré par l’Observatoire solaire de la NASA (SDO). La NOAA a publié un premier bulletin G3 le 22 mars à 16 h 42 UTC, puis a prolongé l’alerte G2 (« modérée ») jusqu’au 23 mars.
Le mécanisme est simple en théorie, spectaculaire dans les faits. Les particules chargées, principalement des protons et des électrons, compriment la magnétosphère et s’engouffrent le long des lignes de champ vers les pôles. En pénétrant dans la haute atmosphère, elles excitent les atomes d’oxygène et d’azote. L’oxygène réémet un photon vert à environ 120 km d’altitude, rouge à 200 km. L’azote ionisé produit les teintes violettes. C’est ce processus qui dessine les aurores polaires, ces arcs lumineux que les Scandinaves observent régulièrement, mais qui descendent vers des latitudes tempérées quand la tempête est suffisamment forte.
Le cycle 25 au sommet de son énergie
Ce spectacle n’est pas un hasard isolé. Le Soleil suit un cycle d’activité d’environ onze ans, et le cycle 25, entamé en décembre 2019, approche de son maximum. Les taches solaires, ces zones sombres et magnétiquement instables à la surface de l’étoile, se multiplient : spaceweather.com en relevait 96 le 23 mars 2026. En 2020, au creux du cycle, 208 journées entières s’étaient écoulées sans la moindre tache. En 2025, ce compteur est tombé à zéro. Et 2026 n’en totalise que trois à ce stade.
Plus le cycle grimpe vers son pic, plus les éruptions solaires et les éjections de masse coronale deviennent fréquentes et puissantes. Les statistiques de la NOAA donnent le vertige : un cycle complet produit en moyenne 200 tempêtes G3, réparties sur 130 jours. Les G4 (« sévères ») surviennent une centaine de fois, poussant les aurores jusqu’à la latitude de l’Alabama ou du nord de la Californie. Quant aux G5 (« extrêmes »), capables de provoquer l’effondrement de réseaux électriques entiers, elles frappent quatre fois par cycle. En mai 2024, une tempête G5 avait défrayé la chronique mondiale avec des aurores aperçues jusqu’en Espagne et au nord du Mexique.
Le cycle 25 a pris de court les prévisionnistes. Sa montée en puissance a dépassé les projections initiales de la NOAA et de la NASA, qui tablaient sur un maximum plutôt modeste. Les relevés racontent le contraire : l’activité solaire s’est emballée plus vite et plus fort que prévu.
GPS perturbés, satellites déviés : l’envers du spectacle
Les photographes du monde entier partagent des clichés somptueux sur les réseaux sociaux, rapporte Space.com, mais les tempêtes géomagnétiques ont un revers moins photogénique. Au niveau G3, la NOAA liste des conséquences concrètes : corrections de tension nécessaires sur les réseaux électriques, fausses alarmes déclenchées par les dispositifs de protection, perturbations intermittentes du signal GPS et coupures des communications radio à haute fréquence.
Les satellites en orbite basse encaissent aussi le choc. L’atmosphère supérieure se dilate sous l’impact des particules, augmentant la traînée sur les engins spatiaux. Leur trajectoire dérive et les opérateurs doivent recalculer les manœuvres d’ajustement. Pour SpaceX, qui maintient plus de 6 000 satellites Starlink à basse altitude, chaque tempête G3 représente un casse-tête logistique. L’aviation n’est pas épargnée : les compagnies aériennes modifient parfois leurs routes polaires pour éviter des doses de rayonnement accrues et une dégradation des liaisons radio. En 2003, lors de la série de tempêtes « Halloween » (G5), plusieurs vols transpolaires avaient été déroutés et un réseau électrique suédois avait subi une panne majeure.
La tache 4400 fait monter la pression
La tempête du 22 mars pourrait n’être qu’un apéritif. Le site spaceweather.com signale que la tache solaire 4400, apparue récemment, présente une configuration magnétique « bêta-gamma-delta ». C’est la plus complexe et la plus instable sur l’échelle de classification des taches : elle est associée aux éruptions de classe X, les plus violentes du répertoire solaire. Le 17 mars, une éruption de classe M2,7 (un cran en dessous) avait déjà été enregistrée, avec une possible éjection de masse coronale en direction de la Terre, selon SpaceWeatherLive.
Pour les prochains mois, les spécialistes s’attendent à une activité soutenue. Le maximum du cycle 25 pourrait se prolonger jusqu’à fin 2026, voire début 2027, d’après les modèles révisés. Conséquence directe : les occasions de voir des aurores à des latitudes inhabituelles ne vont pas diminuer. SpaceWeatherLive estimait ce lundi la probabilité d’une activité aurorale « forte » aux latitudes moyennes à 25 %, et à 35 % pour une activité « active ». Le Kp prévu pour la journée du 23 mars oscillait entre 3 et 6.
Pour les chasseurs d’aurores français, les nuits claires en Bretagne, dans les Hauts-de-France ou en Alsace offrent les meilleures chances lors des prochaines alertes. Le SWPC de la NOAA actualise ses prévisions à trois jours, et SpaceWeatherLive publie des alertes en temps réel. Prochaine échéance à surveiller : la rotation complète de la tache 4400 face à la Terre, qui pourrait déclencher de nouvelles éruptions dans les jours qui viennent.