Neuf agents suspendus dans une seule école maternelle. Soixante-treize familles qui signent la même plainte. Et un rassemblement devant l’Hôtel de Ville, samedi 22 mars, où des parents scandaient « Combien d’enfants encore ? ». À Paris, le périscolaire traverse une crise sans précédent, qui dépasse le simple fait divers pour poser une question de fond : pourquoi le système censé encadrer les enfants après la classe les met-il en danger ?
Saint-Dominique, l’école qui a tout fait basculer
Tout s’accélère le 30 janvier 2026. Ce soir-là, Cash Investigation diffuse sur France 2 les images tournées en caméra cachée à l’école maternelle Saint-Dominique, dans le 7e arrondissement. Une journaliste infiltrée pendant une semaine, en mai 2025, y a filmé ce que les parents soupçonnaient depuis des mois. Les cris sur des enfants de trois ans sont « quotidiens », selon l’enquêtrice. Une animatrice embrasse un garçon sur la bouche en lançant « Je suis folle de lui ». Les taux d’encadrement réglementaires ne sont pas respectés : un animateur pour 23 élèves, parfois 35, alors que le maximum légal est fixé à 14.
Deux personnes sont suspendues dans la foulée de la diffusion. Mais les parents, eux, savaient déjà que quelque chose ne tournait pas rond. Plusieurs avaient alerté dès l’automne 2025, sans réponse satisfaisante. Leurs signalements, disent-ils, ont été « minimisés » par l’administration scolaire.
Le 12 février, soixante-treize parents d’enfants scolarisés dans trois écoles du 7e arrondissement déposent une plainte collective contre X. Selon RTL, qui a consulté le document de cinq pages, ils dénoncent « des faits d’une particulière gravité concernant l’encadrement de très jeunes enfants dans le temps périscolaire ». Quatre jours plus tard, neuf agents du périscolaire de Saint-Dominique sont officiellement suspendus pour suspicions de violences physiques et sexuelles.
Des mots d’enfants que personne n’a voulu entendre
Les témoignages recueillis par 20 Minutes glacent. Emmanuel, père d’un garçon de quatre ans, décrit un basculement progressif : gestes violents, langage grossier, cauchemars. Emma, mère d’une fillette du même âge, a vu sa fille se dégrader semaine après semaine. Terreurs nocturnes, refus d’aller à l’école, rougeurs sur les parties intimes. Puis ces phrases, répétées : « Le loup me fait des choses. » Et plus tard : « Il m’a touché les fesses. »
« Si on avait pris le temps de rassembler tous ces mots, on aurait fait le puzzle de l’horreur qu’elle vivait », confie Emma à 20 Minutes. Pour ces parents, commence alors un parcours du combattant entre incompréhension administrative, démarches judiciaires et solitude. « On est tout seuls », résume la mère.
Saint-Dominique n’est pas un cas isolé. À l’école Paul-Dubois, dans le 3e arrondissement, des faits similaires remontent à 2019. Un animateur accusé d’avoir touché les parties intimes de plusieurs enfants. Quinze mineurs ont été intégrés à la procédure judiciaire, dix-neuf entendus par les enquêteurs, selon Mediapart qui avait révélé l’affaire. Un père racontait que son fils, propre depuis longtemps, avait recommencé à déféquer dans sa culotte plusieurs fois par semaine, un symptôme que les spécialistes associent fréquemment aux violences sexuelles.
8 500 vacataires, zéro garantie
Le scandale ne se réduit pas à quelques individus défaillants. Ce que mettent en lumière les collectifs #MeTooEcole et SOS Périscolaire, c’est un problème structurel qui touche l’ensemble du dispositif d’accueil des enfants hors temps scolaire.
Les chiffres du syndicat Supap-Fsu sont éloquents. Paris emploie 2 500 adjoints d’animation et 1 000 contractuels pour encadrer le périscolaire. En face, 8 500 vacataires au statut précaire complètent les effectifs. Ces vacataires, souvent recrutés dans l’urgence, ne bénéficient ni de la stabilité d’emploi ni de l’accompagnement nécessaires pour travailler auprès de jeunes enfants.
« Pourquoi est-ce qu’on demande à quelqu’un qui vend de la moutarde de sortir d’une grande école, alors qu’une personne qui s’occupe d’un enfant peut n’avoir aucun diplôme ? », interroge Anne, cofondatrice de SOS Périscolaire, auprès de 20 Minutes. Le BAFA (brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur) reste la référence pour ces postes, alors qu’il a été conçu pour encadrer des colonies de vacances, pas pour un encadrement quotidien de maternelles.
À l’école Chabrol, dans le 10e arrondissement, un autre incident illustre ces failles. Un intervenant associatif a montré des images de guerre à six enfants de 7 à 8 ans pendant un atelier sur la citoyenneté. L’animateur a été écarté, mais plusieurs parents n’ont même pas été informés des faits, selon les témoignages recueillis par 20 Minutes.
Des alertes qui remontent à 2015
Le problème ne date pas d’hier. Dans leur tribune publiée par Libération le 19 février, les parents de l’école Paul-Dubois posent une question qui résume des années de frustration : « Après les cas de 2015, combien faut-il d’enfants victimes pour que la Mairie de Paris réagisse et rende justice à nos enfants ? » Cette tribune accuse les institutions, justice, police et Ville de Paris, d’avoir failli à protéger les enfants puis à traiter correctement les signalements.
Le schéma se répète d’une école à l’autre. Des parents alertent. L’administration minimise ou temporise. Les mois passent. Puis un média révèle l’ampleur des faits, et les suspensions tombent enfin. À Saint-Dominique, huit mois séparent le tournage des images par Cash Investigation (mai 2025) et les premières suspensions (janvier 2026). « Les journalistes ont-ils alerté plus tôt ? Pourquoi ces personnes ne sont-elles suspendues que maintenant ? », demandait une mère lors de la réunion organisée après la diffusion.
Ce délai illustre ce que la cofondatrice de #MeTooEcole, Barka Zerouali, appelle une « omerta ». Lors du rassemblement du 22 mars devant l’Hôtel de Ville, elle affirmait que « tous les jours, on nous rapporte de nouveaux faits gravissimes ». SOS Périscolaire décrit des menaces proférées aux enfants pour les réduire au silence : « On va te prendre ton doudou », des enfants enfermés dans le noir, dans les toilettes.
Ce que le nouveau maire hérite
Emmanuel Grégoire, élu maire de Paris quelques heures après le rassemblement du 22 mars, hérite d’un dossier explosif. La précédente municipalité avait annoncé un plan de formation et un renforcement des contrôles après Cash Investigation, mais les collectifs de parents jugent ces mesures insuffisantes. « Tant que le modèle économique du périscolaire repose sur des vacataires sous-payés et sous-formés, rien ne changera fondamentalement », estime le collectif SOS Périscolaire.
La question dépasse Paris. Partout en France, le périscolaire fonctionne sur un modèle similaire : des emplois précaires, un encadrement minimal, et une formation qui se résume souvent au BAFA. Selon les données du ministère de l’Éducation nationale, plus de 1,3 million d’enfants fréquentent les accueils périscolaires chaque semaine en France. Le ratio d’un animateur pour 14 enfants en maternelle, déjà jugé insuffisant par les professionnels, n’est même pas toujours respecté, comme l’a démontré l’enquête de Cash Investigation.
Les 73 familles du 7e arrondissement attendent désormais que la justice avance. Le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire. La prochaine audience est attendue dans les semaines qui viennent, tandis que de nouveaux signalements continuent d’affluer depuis d’autres arrondissements.