Trente-cinq noms sur un bulletin plus grand qu’une boîte à pizza. C’est ce qui attend les 27,3 millions de Péruviens appelés aux urnes dimanche 12 avril. Le pays en est à son neuvième président en dix ans, quatre anciens chefs d’État ont été condamnés pour corruption, et le taux d’homicides a doublé depuis 2019. Le scrutin ressemble moins à une élection qu’à un casting de survie.

Un bulletin de vote qu’il faut déplier pour lire

Le document mesure 42 sur 44 centimètres. Il faut y trouver, parmi 35 partis et 3 alliances, un président, 60 sénateurs, 130 députés et 5 représentants au Parlement andin. Le tout en une minute chrono par électeur, dans l’un des 92 720 bureaux de vote répartis sur le territoire. Le Pérou rétablit pour l’occasion un Sénat, supprimé en 1992 par Alberto Fujimori. Trente-quatre ans sans chambre haute, et c’est sa fille qui pourrait inaugurer son retour.

Keiko Fujimori mène, un humoriste talonne

Selon les derniers sondages publiés avant le silence électoral (imposé depuis le 7 avril), Keiko Fujimori (Force populaire) arrive en tête avec environ 18,5 % des intentions de vote. Rafael López Aliaga, ancien maire de Lima et candidat de Rénovation populaire, suit à 13,3 %. La surprise vient de Carlos Álvarez, humoriste reconverti en candidat du parti Un pays pour tous, qui tourne autour de 10 %.

Aucun d’entre eux n’approche les 50 % nécessaires pour l’emporter au premier tour. Un second tour est prévu le 7 juin. Avec un tel émiettement, c’est un président minoritaire qui prendra le pouvoir, porté par moins d’un électeur sur cinq.

Le nom Fujimori pèse autant qu’il divise

Keiko Fujimori en est à sa quatrième tentative présidentielle. Battue en 2011, en 2016 et en 2021, elle reste la candidate la mieux identifiée du pays. Son père, Alberto Fujimori, a dirigé le Pérou de 1990 à 2000 avec des méthodes autoritaires : dissolution du Parlement, réécriture de la Constitution, stérilisations forcées de femmes indigènes. Condamné pour corruption et violations des droits humains, il est mort en septembre 2025.

Sa fille promet un « plan d’urgence de 60 jours contre l’insécurité », un tableau de bord alimenté par intelligence artificielle pour suivre la criminalité en temps réel, et des investissements dans le sport scolaire pour éloigner les jeunes des gangs. López Aliaga, de son côté, veut injecter plus d’un milliard de dollars dans le renseignement policier et militaire, avec des drones de surveillance et un accord de coopération avec le Salvador de Nayib Bukele.

Sept homicides par jour, des extorsions multipliées par six

La sécurité domine la campagne. Selon les données compilées par l’Institut national de statistique péruvien (INEI) et reprises par le centre d’analyse CSIS, les extorsions déclarées ont été multipliées par six entre 2019 et 2024. Les homicides ont doublé sur la même période, atteignant environ sept par jour en 2025. L’insécurité alimentaire a grimpé de 25 % avant la pandémie à 51 % en 2024, selon la FAO.

Le crime organisé a profité du vide laissé par une décennie d’instabilité politique. Comme le résume l’Atlantic Council dans une analyse publiée en avril : « Si le prochain gouvernement ne restaure pas la sécurité et la crédibilité institutionnelle, la démocratie péruvienne risque de devenir non seulement ingouvernable, mais méconnaissable. »

Quatre présidents en quatre ans, et un Congrès qui dévore tout

La spirale a commencé en 2018, quand Pedro Pablo Kuczynski a démissionné pour une affaire de pots-de-vin liée à Odebrecht. Son successeur, Martín Vizcarra, a été destitué par le Congrès en 2020. Pedro Castillo, élu en 2021, a tenté un auto-coup d’État en décembre 2022 en dissolvant le Parlement : arrêté dans l’heure. Sa vice-présidente Dina Boluarte a pris le relais, avant d’être destituée en octobre 2025 pour « incapacité morale ». José Jerí, président du Congrès devenu chef de l’État par intérim, a lui-même été écarté en février 2026 pour des rencontres non déclarées avec un homme d’affaires chinois.

Le président actuel, José María Balcázar, est le cinquième en quatre ans. Il n’a été élu par personne : c’est le Congrès qui l’a désigné. La Constitution péruvienne de 1993 permet au Parlement de destituer un président pour « incapacité morale », une formule suffisamment vague pour servir d’arme politique à chaque crise.

Six missions d’observation et 1,2 million de votes à l’étranger

Le Carter Center, l’Union européenne et l’Organisation des États américains envoient des observateurs. C’est un signal : quand trois des plus grandes organisations de surveillance électorale se déplacent en même temps, c’est que le risque de contestation est pris au sérieux.

Plus de 1,2 million de Péruviens inscrits à l’étranger voteront dimanche, sauf ceux résidant en Israël, en Jordanie, au Koweït, au Liban, au Qatar et en Arabie saoudite, exclus pour raisons de sécurité liées au conflit au Moyen-Orient. Le vote est obligatoire au Pérou. Ne pas se présenter aux urnes expose à une amende.

Dimanche soir, rien ne sera réglé

Le scénario le plus probable : deux candidats se qualifient pour le second tour du 7 juin avec moins de 20 % chacun. Le vainqueur héritera d’un Congrès fragmenté entre des dizaines de partis, d’un appareil judiciaire affaibli et d’une population qui, selon l’institut Ipsos (décembre 2025), place la sécurité en tête de ses préoccupations, loin devant l’économie ou l’éducation.

Le prochain président du Pérou sera le dixième en onze ans. Cinq des six missions d’observation internationales publieront leurs conclusions préliminaires lundi 13 avril.