928 millions de dollars. C’est le prix que l’administration Trump vient de payer à TotalEnergies pour que le géant français abandonne ses projets éoliens aux États-Unis et réinvestisse dans le pétrole et le gaz. L’accord, annoncé lundi 23 mars par le département américain de l’Énergie, marque un tournant sans précédent : pour la première fois, un gouvernement indemnise explicitement une entreprise pour qu’elle renonce aux énergies renouvelables.

Du vent contre du pétrole

Les termes sont limpides. TotalEnergies cède l’ensemble de ses participations dans des projets éoliens américains en échange de 928 millions de dollars, rapporte l’AFP. Le ministre américain de l’Énergie a précisé que l’entreprise française s’engage en parallèle à accroître ses investissements dans la production de gaz naturel et de pétrole sur le sol américain.

Le montant en dit long sur l’ampleur des engagements que TotalEnergies avait pris outre-Atlantique. Le groupe avait multiplié les prises de participation dans des projets éoliens, onshore comme offshore, au cours des dernières années, dans le cadre de sa stratégie de diversification vers les renouvelables. L’accord revient à lui rembourser une part significative de sa mise, à condition de réorienter les capitaux vers les hydrocarbures.

L’annonce a été faite depuis Houston, où se tient cette semaine la CERAWeek, l’une des plus importantes conférences mondiales sur l’énergie, organisée par S&P Global. Le choix du lieu et du moment est tout sauf anodin : devant un parterre de dirigeants pétroliers, l’administration Trump envoie un signal puissant.

La guerre méthodique de Trump contre le vent

L’accord s’inscrit dans une offensive systématique contre l’éolien, lancée dès le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Le 20 janvier 2025, jour même de son investiture, le président signait un décret imposant un moratoire sur les nouveaux baux éoliens offshore fédéraux. Dans les semaines suivantes, l’administration a commencé à révoquer les autorisations environnementales de plusieurs parcs en construction, notamment au large du New Jersey.

Les conséquences ont été rapides. Fin 2023, le danois Ørsted avait déjà inscrit près de 4 milliards de dollars de dépréciations sur ses projets éoliens américains, face à la hausse des coûts et aux incertitudes réglementaires. Depuis l’arrivée de Trump, le mouvement s’est accéléré : plusieurs développeurs européens ont gelé ou abandonné leurs chantiers sur la côte Est américaine. Le britannique BP a de son côté annoncé un recul de ses ambitions dans les renouvelables, invoquant un « réalignement stratégique » vers les hydrocarbures.

TotalEnergies se distingue cependant des précédents cas. Ørsted et BP ont pris des décisions internes face à un environnement hostile. Ici, c’est le gouvernement fédéral lui-même qui sort le chéquier. L’accord crée un mécanisme nouveau : une compensation financière directe en échange de l’abandon de projets verts.

Le calcul froid de TotalEnergies

Sous la direction de Patrick Pouyanné, TotalEnergies avait fait de la transition énergétique un axe stratégique majeur. Le groupe s’était fixé des objectifs ambitieux en capacité renouvelable installée, investissant massivement dans le solaire, l’éolien et le stockage d’énergie à travers le monde. Selon son dernier rapport intégré, les renouvelables et l’électricité représentaient une part croissante de ses dépenses d’investissement.

L’accord américain ne remet pas en cause l’ensemble de cette stratégie : TotalEnergies conserve ses projets solaires en Inde, au Moyen-Orient et en Europe. Mais il acte un retrait total du marché éolien américain, qui constituait l’un des piliers de sa stratégie nord-américaine.

Le contexte rend l’opération financièrement logique. Avec un baril de Brent qui flirte avec les 143 dollars depuis le début de la crise au Moyen-Orient, selon les données de l’Agence internationale de l’énergie, chaque dollar investi dans la production pétrolière génère un rendement immédiat que l’éolien ne peut pas offrir à court terme. Pour les actionnaires de TotalEnergies, le calcul est simple : 928 millions reçus, réinvestis dans une activité à forte marge dans un marché tendu.

Un signal pour toute l’industrie

Au-delà du cas TotalEnergies, l’accord crée un précédent qui pourrait redessiner les rapports de force dans le secteur énergétique mondial. Si d’autres entreprises européennes encore présentes aux États-Unis négocient des sorties similaires, le marché éolien américain pourrait se retrouver entre les seules mains de développeurs domestiques, eux-mêmes soumis à la pression politique de Washington.

L’American Clean Power Association, qui représente les acteurs des renouvelables outre-Atlantique, avait alerté dès 2025 sur le risque d’un « gel » massif des investissements éoliens. Les capitaux libérés ne disparaissent pas pour autant : l’Agence internationale de l’énergie souligne dans son dernier rapport que les installations éoliennes continuent de croître en Europe et en Chine, où les gouvernements maintiennent des politiques de soutien. La Chine, notamment, consolide sa domination dans la fabrication d’éoliennes, produisant plus de la moitié des turbines installées dans le monde.

Le paradoxe est saisissant : les sanctions commerciales et les barrières douanières imposées par les États-Unis contre les équipements chinois n’ont pas freiné la Chine, mais ont contribué à faire fuir les investisseurs étrangers du marché américain.

Paris observe, l’Europe temporise

La diplomatie française se retrouve dans une position inconfortable. TotalEnergies est l’un des plus grands groupes français et un contributeur majeur aux recettes fiscales de l’État. Critiquer un accord qui rapporte près d’un milliard de dollars à un fleuron national serait malvenu. Mais valider une logique qui récompense l’abandon des renouvelables irait à l’encontre des engagements climatiques pris à la COP28 en décembre 2023, où plus de 190 pays avaient acté une « transition hors des énergies fossiles ».

De son côté, la Commission européenne prépare un « pacte industriel vert » destiné à accélérer la fabrication d’éoliennes et de panneaux solaires sur le continent. Le timing est cruel : au moment où Bruxelles tente de construire une filière européenne de l’énergie verte, le plus grand groupe pétrolier du continent négocie sa sortie du vert avec Washington.

La prochaine réunion ministérielle de l’AIE, prévue fin avril, devrait intégrer cet accord dans son analyse des perspectives énergétiques mondiales. Les marchés, eux, ont déjà tranché : à la Bourse de Paris, l’action TotalEnergies était en hausse lundi en début d’après-midi.

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