70 000 kilomètres face au vent. 94 jours seul sur un trimaran de 31 mètres conçu pour naviguer dans l’autre sens. Ce samedi matin, à 9h34, Guirec Soudée a franchi la ligne d’arrivée virtuelle entre l’île d’Ouessant et le cap Lizard, en Angleterre, pulvérisant de 27 jours le record du tour du monde à l’envers. Le précédent appartenait depuis 2004 à Jean-Luc Van Den Heede, qui l’avait établi en 122 jours sur un monocoque. Soudée, lui, l’a fait en multicoque, une première absolue dans l’histoire de la voile.
Contre vents et courants, la route la plus dure du monde
Le tour du monde à l’envers consiste à boucler le globe d’est en ouest, à contresens des vents et courants dominants. Là où le Trophée Jules-Verne (record battu en janvier par Thomas Coville et son équipage en 40 jours) exploite les vents portants des quarantièmes rugissants, la circumnavigation inversée oblige à les affronter de face. Depuis le Britannique Chay Blyth, pionnier de l’exploit en 1971 (292 jours sur le yacht « British Steel »), seuls six marins ont réussi cette traversée en solitaire. Plus de la moitié de ceux qui s’y sont essayés ont échoué.
L’histoire récente illustre la dangerosité de l’exercice. En 2017, Yves Le Blévec chavirait son Ultim Actual après le cap Horn, mettant fin à la seule tentative précédente en multicoque solo. En 2021, le duo Romain Pilliard-Alex Pella échouait à son tour sur Use it Again. Avant Soudée, personne n’avait bouclé la boucle autrement qu’en monocoque, support plus stable dans les mers formées.
15 500 milles de détours pour survivre
Parti le 23 décembre 2025 de la pointe bretonne, Soudée a parcouru 37 670 milles nautiques, soit environ 15 500 de plus que Van Den Heede 22 ans plus tôt. La raison : son trimaran MACSF, taillé pour la vitesse, ne pouvait pas encaisser les mêmes conditions frontales qu’un monocoque lesté. Le navigateur a dû contourner les dépressions par le nord, allonger la route pour trouver des vents portants, parfois ralentir à l’arrêt quand la mer dépassait cinq mètres de creux.
Le Breton de 34 ans résume la stratégie dans un message audio transmis depuis le bord : « J’ai pratiquement fait deux fois la route normale, mais je suis allé au bout. » Selon L’Équipe, il naviguait en moyenne à 85-90 % du potentiel du bateau, réservant les pointes de vitesse aux fenêtres météo favorables. Le pilotage a été un exercice de patience autant que de performance.
Un safran brisé, 10 000 milles dans le doute
Le tournant de l’aventure survient au sud de Madagascar, au 68e jour. Une collision avec un filet de pêche endommage le safran tribord du trimaran. Dès lors, Soudée navigue avec un gouvernail fragilisé sur plus d’un tiers du parcours restant. Chaque accélération fait décrocher le safran, provoquant des pertes de contrôle.
La dernière nuit, avec 35 nœuds de vent et trois à quatre mètres de houle, a cristallisé toutes les angoisses. « C’était dangereux. Je savais que le safran pouvait se délaminer et se briser, avec un risque d’endommager la coque et de créer des problèmes structurels », a confié le marin à Voiles et Voiliers. Malgré cette épée de Damoclès, il n’a « pas une seule fois » envisagé d’abandonner.
Du poulailler au record absolu
Le parcours de Guirec Soudée ressemble davantage à un roman d’aventure qu’à une carrière classique de skipper. Entre 2014 et 2018, il fait le tour du monde sur un voilier de 10 mètres accompagné de Monique, une poule rousse devenue mascotte d’internet. En 2020-2021, il traverse l’Atlantique à la rame, deux fois. 23e du Vendée Globe 2024-2025, il n’est pas un favori des podiums, mais un navigateur qui préfère les défis jugés impossibles aux courses bien balisées.
Père de deux enfants, il a grandi sur l’île familiale d’Yvinec, près de Plougrescant dans les Côtes-d’Armor. Il découvre la voile à sept ans. Trois décennies plus tard, il s’offre ce que le magazine allemand Yacht qualifie de « nouvelle ère pour les records à contresens ». Le dernier grand record de la voile océanique encore détenu en monocoque est tombé. Tous les autres appartiennent désormais aux multicoques.
Van Den Heede au ponton, 22 ans après
Jean-Luc Van Den Heede, 80 ans, a fait le déplacement au port de Brest pour accueillir son successeur. « Je suis content pour lui, content de voir mon record battu de mon vivant. Ça fait quand même 22 ans », a-t-il déclaré à l’AFP. L’image du détenteur passant le flambeau à celui qui l’a détrôné raconte quelque chose sur la voile : un sport où le respect survit à la compétition.
Le record doit encore être homologué par le World Sailing Speed Record Council (WSSRC). Mais les chiffres parlent : 94 jours 21 heures 58 minutes, premier passage sous la barre des 100 jours, premier multicoque. Soudée a inscrit son nom dans un club de six personnes, quelque part entre Chay Blyth et la légende.
Prochain défi : trouver un adversaire
Le tour du monde à l’envers reste la course la plus confidentielle de la voile hauturière. Depuis Blyth en 1971, la liste complète des navigateurs ayant réussi tient sur les doigts d’une main, et il faut compter Soudée. La Britannique Dee Caffari, seule femme à l’avoir accompli, avait mis 178 jours en 2006. L’Australien Bill Hatfield, plus vieux challenger de l’histoire, 258 jours en 2020 à 81 ans. Chacun de ces records reflète moins une course contre le chronomètre qu’une lutte contre les éléments et la solitude.
Soudée a posé un temps de référence en Ultim qui servira d’étalon. Reste à savoir quel skipper osera s’y attaquer. Le Trophée Jules-Verne attire régulièrement des équipages, le Vendée Globe passionne des millions de spectateurs. Le tour du monde à l’envers, lui, attend encore son public. La performance de ce samedi pourrait changer la donne.