À deux pas de la cour de récré de l’école Joséphine Baker, en plein centre de Dijon, un squelette repose assis au fond d’un trou. Bras le long du corps, mains posées près du bassin, dos calé contre la paroi est, regard tourné vers l’ouest. Il attend là depuis plus de deux millénaires. Et personne ne sait pourquoi.

Ce squelette, mis au jour début mars 2026 lors de fouilles préventives, n’est pas seul. Quatre autres sépultures du même type l’accompagnent, toutes identiques : des fosses circulaires d’environ un mètre de diamètre, profondes d’une quarantaine de centimètres. Cinq nouvelles pièces dans un puzzle que les archéologues assemblent depuis plus de trente ans, sans jamais trouver la solution.

Dijon, épicentre d’un phénomène mondial

Les chiffres donnent le vertige. En 2025, treize tombes similaires avaient déjà été dégagées sur le même chantier, vingt mètres plus loin. En 1992, deux autres avaient surgi lors de travaux, à une centaine de mètres de là. Total pour cette petite zone du centre-ville : une vingtaine de sépultures gauloises en position assise. Sur les 75 recensées dans le monde, entre la France, la Suisse et la Grande-Bretagne, Dijon en concentre à elle seule plus du quart.

« On peut parler d’une agglomération gauloise significative au vu du nombre et de la qualité des découvertes », confirme Régis Labeaune, archéologue à l’Inrap, l’Institut national de recherches archéologiques préventives, à l’AFP. Le terme est mesuré. La réalité l’est moins : aucun autre site au monde ne rassemble autant de ces tombes atypiques sur un périmètre aussi réduit.

Des corps d’hommes marqués par la violence

Les analyses livrent un portrait troublant. Tous les défunts sont des hommes, mesurant entre 1,62 m et 1,82 m. Une seule exception : un enfant, retrouvé lors des fouilles de 1992. Leurs dents, conservées de façon remarquable, probablement parce que le sucre ne faisait pas partie de leur alimentation, selon l’archéo-anthropologue Annamaria Latron de l’Inrap. Leurs os portent des marques d’arthrose compatibles avec une activité physique intense, et leurs membres inférieurs montrent des sollicitations inhabituelles.

Le détail qui change tout : cinq à six de ces individus présentent des traces de violences. L’un d’eux porte une plaie mortelle au crâne. Guerriers tombés au combat ? Prisonniers exécutés ? Sacrifiés pour un rituel ? La blessure pose la question, mais n’y répond pas.

Côté mobilier funéraire, le dépouillement est presque total. Un seul objet permet de dater l’ensemble : un brassard typiquement gaulois. Pas de bijoux, pas d’armes, pas d’offrandes. Un contraste saisissant avec d’autres sépultures gauloises, souvent accompagnées de poteries, d’outils ou de nourriture pour le voyage dans l’au-delà.

Quatre hypothèses, zéro certitude

Pourquoi enterrer quelqu’un assis ? Les archéologues tournent autour de quatre pistes, sans pouvoir en écarter aucune. La première : un geste de répudiation. Ces hommes auraient été exclus des rites funéraires classiques, peut-être des criminels ou des étrangers. La deuxième : l’inverse exact, un honneur réservé à des personnages de haut rang, selon un protocole dont la signification s’est perdue.

Troisième hypothèse : le sacrifice. Dans plusieurs sociétés protohistoriques, des individus étaient mis à mort pour fertiliser la terre ou protéger un lieu. Les cadavres d’animaux retrouvés à proximité dans les années 1990, 28 chiens, cinq moutons et deux truies, portent des traces compatibles avec des pratiques sacrificielles, selon l’Inrap. Quatrième piste, plus guerrière : ces corps seraient ceux d’ennemis vaincus, placés face à l’ouest pour décourager d’éventuels assaillants.

« Nous n’avons pas d’hypothèse privilégiée », reconnaît Annamaria Latron, citée par Sciences et Avenir. « Il nous manque la partie en surface, ce qu’il y avait au-dessus de ces tombes. Archéologue peut être très frustrant comme métier. »

Les Gaulois, ce peuple qu’on croit connaître

Le problème de fond dépasse Dijon. Les Gaulois appartiennent à la protohistoire, cette période charnière entre préhistoire et histoire où un peuple n’existe qu’à travers les écrits de ses voisins. Pour les Gaulois, cela se résume largement à un homme : Jules César, dont les commentaires sur la guerre des Gaules restent la source écrite principale. Des textes de conquérant, donc, écrits pour glorifier Rome, pas pour documenter objectivement les coutumes de ceux qu’elle soumettait.

Résultat : entre les sangliers d’Astérix et les poignards de César, l’image populaire des Gaulois tient davantage du mythe que de la réalité archéologique. « Ce qui nous reste des Gaulois dans notre langue, c’est aussi le pagus, la plus petite délimitation territoriale, qui a donné pays, paysage, paysan, paganisme ou même une page », rappelle Dominique Garcia, président de l’Inrap, dans des propos rapportés par l’AFP.

Ce détail linguistique en dit long sur l’empreinte réelle de cette civilisation sur le territoire français. Selon l’Inrap, les deux tiers des préfectures françaises ont des origines gauloises documentées par l’archéologie. Loin du cliché d’un peuple de villages forestiers, les Gaulois avaient bâti un réseau urbain dense, dont Dijon, sous le nom de Divio, faisait partie.

Ce que les prochains mois pourraient révéler

L’Inrap a choisi de consacrer l’intégralité de sa saison 2026 à la période gauloise. Les fouilles de Dijon s’inscrivent dans un programme plus large de réévaluation de ces sociétés celtes, avec des chantiers en cours dans plusieurs régions de France. Des analyses ADN et isotopiques sont prévues sur les squelettes dijonnais pour déterminer leur origine géographique, leur régime alimentaire et d’éventuels liens de parenté entre eux.

Les réponses viendront peut-être du sol lui-même. Les techniques de datation au carbone 14, appliquées aux ossements les mieux conservés, devraient permettre de situer ces sépultures avec une précision de quelques décennies. Si les vingt tombes datent de la même période, cela renforcerait la piste d’un événement unique, bataille, épidémie ou cérémonie collective. Si elles s’étalent sur plusieurs siècles, c’est toute la compréhension du site qui bascule : Dijon aurait alors abrité une tradition funéraire sans équivalent connu dans le monde celte.