Trente ans. C’est le temps qu’il aura fallu à l’une des plaignantes pour saisir la justice. Ce mercredi 18 mars, Mediapart a publié une enquête dans laquelle huit femmes accusent Patrick Bruel de violences sexuelles. Deux d’entre elles ont déposé plainte. L’artiste de 66 ans, figure emblématique de la variété française depuis la fin des années 1980, conteste l’ensemble des accusations.

Deux plaintes formelles, six autres témoignages

Les faits dénoncés par les huit femmes se seraient produits entre 1992 et 2019, soit sur une période de 27 ans, selon l’enquête de Mediapart. L’une des victimes présumées aurait été mineure au moment des faits allégués.

La première plainte a été déposée le 12 mars par Daniela Elstner, directrice générale d’Unifrance, l’organisme public chargé de promouvoir le cinéma français à l’étranger. Elle accuse le chanteur et acteur d’agression sexuelle et de tentative de viol. Son avocate, Me Jade Dousselin, a confirmé cette démarche auprès de 20 Minutes, précisant que les faits dénoncés remonteraient à environ trente ans.

Me Dousselin a décrit un long parcours avant la plainte. Sa cliente l’avait consultée une première fois en 2019, dans le cadre de ses fonctions à Unifrance, pour réfléchir à la question du mouvement MeToo dans le cinéma français. C’est à cette occasion que Daniela Elstner lui avait confié, « avec énormément d’émotions », ce qu’elle avait vécu. Sept ans se sont écoulés entre cette première confidence et la décision de saisir la justice.

« Sa démarche est aujourd’hui moins une volonté de condamnation judiciaire qu’un besoin de libération, pour elle, et pour toutes les autres », a souligné l’avocate.

La seconde plainte, pour viol, a été déposée au commissariat de Saint-Malo, en Ille-et-Vilaine, d’après l’AFP et Mediapart. Les faits remonteraient à 2012. Six autres femmes ont témoigné dans l’enquête sans avoir, à ce stade, déposé plainte.

Bruel conteste « toute accusation de viol »

Par la voix de son avocat, Me Christophe Ingrain, Patrick Bruel a répondu aux accusations relayées par Mediapart. Il réfute « toute accusation de viol » et rejette, plus largement, « toutes les allégations de violence, de brutalité, ou de contrainte ». L’artiste affirme « n’avoir jamais outrepassé un refus, jamais forcé à un geste ou un rapport sexuel ».

L’interprète de « Casser la voix » et « Place des Grands Hommes » a traversé plus de quatre décennies de carrière entre musique, cinéma et poker professionnel. Révélé au grand public à la fin des années 1980 avec le phénomène « Bruelmania », il reste l’un des artistes les plus populaires de la variété française, avec plusieurs dizaines de millions d’albums vendus.

Pourquoi trente ans de silence ?

Le parcours de Daniela Elstner, de la confidence privée en 2019 à la plainte en 2026, illustre un schéma bien documenté par la recherche. Selon l’enquête Virage de l’Institut national d’études démographiques (INED), la grande majorité des victimes de violences sexuelles ne déposent jamais plainte. Les raisons sont multiples : peur de ne pas être crues, honte, pression sociale, crainte des répercussions professionnelles.

Dans le milieu du spectacle, ces freins prennent une dimension particulière. Les rapports de pouvoir entre artistes de premier plan et les autres professionnels du secteur ont été largement mis en lumière depuis 2017 et l’émergence du mouvement MeToo. Plusieurs affaires impliquant des personnalités du cinéma et de la musique en France ont depuis été portées devant les tribunaux.

Le cas est d’autant plus significatif que la plaignante occupe elle-même un poste de direction au sein d’Unifrance, un établissement placé sous la tutelle du Centre national du cinéma (CNC). Son avocate souligne que c’est précisément dans le cadre d’une réflexion institutionnelle sur ces questions que sa cliente a trouvé la force de parler.

La question de la prescription

Si les faits allégués couvrent la période 1992-2019, la question des délais de prescription se pose inévitablement. En droit français, le délai de prescription pour les agressions sexuelles commises sur des personnes majeures est de six ans. Il a été porté à dix ans par la loi du 3 août 2018. Pour les viols, ce délai est fixé à vingt ans.

Concernant les faits impliquant une victime présumée mineure, les règles sont différentes : la prescription ne commence à courir qu’à partir de la majorité de la victime et peut atteindre trente ans pour les crimes sexuels, depuis la même loi de 2018.

Concrètement, les faits les plus anciens dénoncés dans cette affaire, qui remonteraient au début des années 1990, pourraient être prescrits s’ils concernent des victimes majeures. En revanche, la plainte pour viol déposée à Saint-Malo, portant sur des faits de 2012, entre dans le délai de prescription de vingt ans.

La suite entre les mains de la justice

Les deux plaintes déposées devront désormais être examinées par le parquet, qui décidera d’ouvrir ou non une enquête préliminaire. Ce type de décision intervient généralement dans les semaines suivant le dépôt de plainte. Les six autres témoignages recueillis par Mediapart, qui n’ont pas donné lieu à des plaintes formelles, pourraient néanmoins être versés au dossier si une procédure judiciaire est engagée.

L’affaire s’ajoute à une série de procédures qui, depuis plusieurs années, questionnent les comportements de figures publiques du monde du spectacle français. Le prochain rendez-vous judiciaire pourrait intervenir dans les prochaines semaines, selon les suites que le parquet choisira de donner aux plaintes.