1 050 ans dans un cercueil de bois, au cœur d’une cathédrale gothique. Mercredi 18 mars, une équipe pluridisciplinaire de scientifiques allemands a confirmé que les ossements conservés dans le sarcophage de la cathédrale de Magdebourg appartenaient bien à Othon le Grand, l’homme qui, en 962, a ressuscité le titre d’empereur romain et posé les fondations de ce qui deviendra le Saint-Empire romain germanique.

Cinq indices, zéro doute

« Avec une probabilité qui confine à la certitude, nous avons devant nous les restes mortels d’Othon le Grand. » Harald Meller, directeur de l’Office d’archéologie de Saxe-Anhalt, a prononcé ces mots devant le squelette soigneusement disposé dans l’hôpital universitaire de Magdebourg, rapporte Deutsche Welle.

L’identification repose sur un faisceau d’indices convergents. Le squelette est celui d’un homme mort aux alentours de 60 ans, ce qui correspond à l’âge historique d’Othon, né en 912 et décédé en 973. L’analyse osseuse révèle un régime alimentaire exceptionnel pour le Xe siècle, caractéristique d’un membre de l’élite dirigeante. La structure musculaire trahit un cavalier régulier, un homme habitué à la selle pendant des décennies.

C’est la génétique qui a fourni l’argument décisif. L’ADN du squelette a été comparé à celui d’Henri II, dernier empereur de la dynastie ottonienne et petit-fils d’un des frères d’Othon. Les restes d’Henri II, conservés dans la cathédrale de Bamberg en Bavière, servaient de référence. Les deux hommes partagent bien un lien de parenté biologique directe. « Génétiquement, tout concorde parfaitement », a résumé Meller.

Un corps marqué par la guerre et le pouvoir

Les anthropologues Annika Simm et Jörg Orschiedt ont reconstitué le portrait physique de l’empereur à partir de ses os. Trois dents arrachées par un choc violent. Des cicatrices de blessures anciennes disséminées sur le squelette. Une maladie parodontale sévère. Ce corps porte les traces d’une existence de combat, de chevauchées et de gouvernement.

Un détail retient l’attention des chercheurs : les artères qui alimentent le cerveau, au niveau du cou et de la base du crâne, présentaient une dilatation anormale. Ce phénomène pourrait avoir contribué à la mort de l’empereur, qui selon les chroniques médiévales s’est éteint le 7 mai 973 à Memleben, en Thuringe actuelle, après trente-sept ans de règne.

Pour l’équipe de Magdebourg, ces résultats dessinent le portrait d’un homme physiquement éprouvé par des décennies à la tête d’un empire en expansion constante, mais dont l’organisme révèle aussi un accès permanent aux meilleures ressources alimentaires de son époque. Un souverain usé par le pouvoir, mais qui n’en a jamais manqué les privilèges.

L’homme qui a ressuscité l’Empire romain

Othon Ier hérite du duché de Saxe en 936, à la mort de son père Henri l’Oiseleur. Pendant deux décennies, il consolide l’unification des royaumes germaniques et étend son influence vers l’est et le sud. Son mariage avec Edith d’Angleterre, demi-sœur du roi anglo-saxon Æthelstan, scelle une alliance dynastique qui renforce son prestige à travers l’Europe.

C’est la bataille du Lechfeld, en 955, qui forge sa légende. Face aux Magyars, en infériorité numérique, il remporte une victoire qui met fin à un demi-siècle d’incursions hongroises en Europe occidentale. Sept ans plus tard, le pape Jean XII le couronne empereur du Saint-Empire romain, ressuscitant un titre éteint depuis la fin de l’ère carolingienne.

L’historien David Bachrach considère qu’Othon et son père « ont rendu possible l’établissement de l’Allemagne comme royaume prééminent en Europe du Xe au milieu du XIIIe siècle ». L’empire fondé ce jour-là durera sous différentes formes jusqu’en 1806, englobant des territoires allant de la France aux Pays-Bas, de l’Italie au Danemark.

Soie byzantine, coquilles d’œuf et mystères du cercueil

Le sarcophage ne contenait pas que des os. Les chercheurs ont découvert des fragments textiles remarquables : un linceul rouge en soie byzantine ou espagnole et une couverture bleue tissée de fils d’argent. Des coquilles d’œuf et des noyaux de fruits, vestiges probables de rites funéraires médiévaux, accompagnaient la dépouille.

Un élément anachronique a surpris les scientifiques : une pièce de monnaie du XIIIe siècle, un Moritzpfennig frappé dans la région de Magdebourg, se trouvait aussi dans le cercueil. La preuve que la sépulture a été ouverte et modifiée à plusieurs reprises au fil des siècles, un phénomène courant pour les tombes impériales du Moyen Âge, où chaque génération ajoutait ses propres offrandes ou procédait à des vérifications.

C’est d’ailleurs une nécessité de restauration qui a rendu cette découverte possible. En juin 2025, des dommages importants sur le cercueil de bois, encastré dans un sarcophage de calcaire plus imposant, ont contraint les conservateurs à l’ouvrir. L’équipe scientifique a saisi cette opportunité pour lancer un examen complet que personne n’avait pu mener depuis des siècles.

Magdebourg reconstitue son couple impérial

Cette identification fait écho à une découverte similaire. En 2008, des chercheurs avaient confirmé l’identité d’Edith d’Angleterre, première épouse d’Othon, dans un tombeau voisin de la même cathédrale. La science aura mis dix-huit ans de plus pour authentifier l’empereur que pour authentifier l’impératrice.

Le ministre-président de Saxe-Anhalt, Sven Schulze, a salué les résultats lors de la présentation officielle, selon un communiqué du gouvernement régional : « Othon le Grand a écrit l’histoire européenne depuis Magdebourg. Que nos scientifiques puissent aujourd’hui analyser ses restes avec les méthodes les plus modernes témoigne de la force de notre Land comme pôle scientifique. »

Les travaux de restauration du sarcophage se poursuivent dans la cathédrale. Les ossements resteront à Magdebourg avant d’être replacés dans un cercueil restauré. La ville, qui décerne chaque année le prix Othon le Grand pour récompenser des contributions à l’unité européenne, referme un chapitre vieux de plus d’un millénaire : le fondateur du Saint-Empire repose bien sous sa nef, là où les chroniques médiévales l’avaient placé.